La Bête du Gâtinais

      

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Non loin de la grande plaine beauceronne, la bête du Gâtinais connut une certaine gloire puisqu’on retrouve ses exploits, racontés .. en allemand, sur une estampe conservée à la bibliothèque nationale. On y voit un animal ressemblant à un canidé, loup ou chien, occupé à dévorer une femme. 

Une autre estampe représentant la bête du Gâtinais, moins réaliste mais tout aussi effrayante, est accompagnée de cette légende : « Description d’une partie des meurtres et carnages faits par l’horrible monstre ci-dessus dépeint dans le pays de Gastinois, qui fut tué le vendredi saint vingtième jour d’avril 1653, apporté à sa majesté par les habitants de Moigny ». 

L’animal, empaillé, fut exposé au public à Paris. Un notaire fut même chargé de dresser la liste de ses crimes et c’est ainsi que l’on sait qu’à Moigny sur école, un petit village situé entre Etampes et Fontainebleau, et dans les paroisses des environs, la « beste » aurait mangé ou blessé « près de six vingt (120) personnes ».

Qu’était cet animal ? Les descriptions qui en furent faites font penser à un hybride de loup et de chien : Un marchand, Louis Chartier, déclare au notaire avoir vu ladite bête « qui n’était en forme de chien, ni loup ». Un autre la décrit comme étant « en forme de métis avec le poil blond et le col blanc ». Elle finit par être tuée dans une rue du village. 

A la même époque (1655) une autre « mauvaise bête » décrite comme « une bête féroce d'une forme extraordinaire et qui dévoroit dans le Gastinois autant de femmes et d'enfans qu'elle en pouvoit rencontrer [1] » s’illustra dans les environs . Elle fut elle aussi - à moins qu’il ne s’agisse de la même - exposée en public par deux personnes, dont un « cocher de corps » du Roi. C’est peut-être cette bête qui, après huit jours de traque, fut tuée en octobre 1655 dans les chaos rocheux de la forêt par Gaspard de Montmorin, marquis de Saint-Hérem, grand louvetier de France et capitaine des chasses en forêt de Fontainebleau.

Quoi qu’il en soit, la funeste renommée de cette bête du Gâtinais dépassa les abords de la forêt de Fontainebleau. Le curé Jean Delarue de Nancray crut même la rencontrer un soir sur la route de Beaune. Dans ses notes, publiées par la Société d’Emulation de Montargis [2], il décrit « l’incursion de bestes féroces qui ont ravagé dans le pays depuis dix huict à vingt ans durant, principalement autour de Milly en Gastinois et jusque dans ces quartiers ».

Et le curé décrira ces bêtes pour la postérité : « c’étoient de certaines bestes carnassières qui estoient comme un grand léverier (lévrier), on ne scait si c’étoient des loups cerviers mais elles faisoient un si grand carnage que personne n’étoit en seureté par la campagne, principalement les femmes et les filles. Pour s’assurer, elles alloient par bandes et avec armes ou avec des hommes qui avoient des armes à feu, on fit des chasses pour la prendre, cela ne servoit de rien. Jau creu que c’étoient quelques bestes ensocelées et non des sorciers car cette beste mangeoit beaucoup de chair humaine car se ruaient sur des femmes, leur prenoit d’abord à la gorge pour empescher le cry et leur manjoit le sein et autres endroits plus charnus, nettoyant la face, mangeant les yeux. Elle se mettoit sur le haut des rochers pour descouvrir quelque femme ou fille puis courroit sus si viste et subtilement quelle avoit plus tost faict son coup que la personne attaquée et sa compagnie n’y avisoit. Un homme marrant sa vigne et sa femme avec luy a une ou deux enjambée ne sapperceut pas que sa femme estoit dévorée de cette beste car se tournant pour lui dire travaille donc, vit que la beste la mangoit , et ce silence venait qu’elle prenoit dabord à la gorge.Les remèdes humains n’y firent rien, on eut recours aux divins, on fit des prieres et processions et il pleut à Dieu de retirer ce fleau si sanglant dont il menace dans l’escriture. Nous fismes aussy nostre devoir après avoir apperceu que jusqua nos portes on en vit car des personnes furent tuées à Boiscommun, Nibelle et ailleurs. Dans la feste de Saint Loup, une femme fut fort blessée mais par bonheur elle se déffendit mais elle en demeura estropiée comme il arrivoit à plusieurs desdits pais qui se deffendoit parce qu’elle se jettoit à la gorge ou à la face, il sen est trouvé de courageuses femmes qui se sont battues contre mais quelque homme paraissant luy faisait quitter prise, elle attaquoit rarement les hommes parce qu’on alloit toujours avec armes. On a remarqué quil y eut des tués et blessés jusqu’à plus de dix huict cens, j’ay appris que dans Milly seul ou elles estoit moins il y en eut plus de soixante de tués et blessés à mort. Moi qui escrit ces lignes, revenant de Beaune a un soir, je croy avoir trouvé une de celle la mais par la grâce de Dieu et la protection de la sainte Vierge je n’eu que la peur. Je n’en vouleu parler de peur d’espouventer mais je pris la resolution de faire procession et prières publiques que nous fismes ».

La bête du Gâtinais

Cet animal n'est qu'un grand loup,

Dont la mâchoire et la bedaine

Sont avides de chair humaine (…)

Enfin, Monsieur de Saint-Héran

Qui prend des trente Loups par an,

A pris cette Beste vilaine

Qui mangeait tant de chair humaine,

Et dont il se faisait partout

Cent contes à dormir debout.

Ce n'était Lion, ni Lionne

Tigre, ni Tigresse félonne

Crocodile, ni Lestrigon

Ni Rhinocéros, ni Dragon

Ni Léopard : mais il se trouve

Que c'était une horrible Louve,

D’aspect rude, ardant et hideux

Et grande du moins comme deux.

[1] Georges-Bernard Depping Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV . Volume 4. Paris. 1855.

[2] Notes du curé Jean delarue de 1662 à 1687. Bulletin de la Société d’emulation de Montargis no 110. 1999.