La bête d'Orléans

     

Capture d’écran 2016-02-20 à 03.30.50

Extraits de « Le loup, autrefois, en forêt d’Orléans » (CPE, Romorantin, 2011)

La « Bête d’Orléans »fut popularisée par des images, abondamment diffusées par les colporteurs, imprimées au début de l’empire à Chartres par les imagiers Garnier-Allabre..

Le bois gravé utilisé pour représenter cette bête faisait probablement partie du stock qui appartenait à d’anciens imagiers chartrains (1) et conservés depuis fort longtemps par cette famille d’imprimeurs.

On connaît plusieurs versions de la représentation de cette « bête d’Orléans ». La première apparition qui soit datée avec précision sur le « marché » des bestes cruelles semble remonter à 1859 : une version « moderne » est alors publiée dans l’Astrologue de la Beauce et du Perche. On lui consacra même un vitrail, qui a été récupéré par le Musée de Chartres et qui se trouvait dans la maison des imprimeurs Garnier Allabre, place des Halles.

Sur les funestes activités de la bête, on sait (de source sûre) qu’elle avait attaqué un bûcheron à Beaugency, ainsi que sa femme, son fils et d’autres malheureux « victimes de cette bête sauvage qu’aucune balle ne peut atteindre » comme l’explique l’Astrologue de la Beauce et du Perche. Elle quitta ensuite les bords de Loire pour passer en Beauce, puis en forêt d’Orléans.

La bête d’Orléans se fit aussi une petite place au sein d’un autre légende, celle des amoureux de Péronville, qui se déroule à quelques lieues de là, sur les bords de la Conie. Elle y sévit sous les traits d’un « monstre sans pareil, recouvert d'écailles vertes et jaunes, à la langue rouge pendante sur de longs crocs d'ivoire ».

Normal, dans ces conditions,qu’elle y commette quelques carnages spectaculaires évoqués pour nous par Emile Maison (2) en 1888 : la bête attaque la jeune femme, l’amoureux lui court après, et, raconte le narrateur, « veut arracher son amante à la férocité du monstre mais à son tour il est broyé, déchiré à belles dents par l'horrible bête qui, avec ses griffes acérées, rapproche ensuite ces deux beaux corps et se repaît de leurchair. Maintenant leurs restes, souillés de bave, de sang et de boue ne font même pas envie aux oiseauxde proie. Après avoir achevé son carnage, la Bête a fait entendre un ricanement, puis a disparu au milieu des éclairs dans les replis de la sombre forêt ».

Complainte de la bête


(sur l’air de Pyrame et Thisbé).

Venez, mes chers amis,

Entendre les récits

De la bête sauvage

Qui coure par les champs

Autour d’Orléans,

Fait un très grand carnage.

L’on ne peut que pleurer

En voulant réciter

La peine et la misère

De tous ces pauvres gens

Déchirés par les dents

De cette bête sanguinaire.

Le pauvre malheureux,

Dans ce désordre affreux,

Pleure et se désespère ;

Il cherche ses parents,

Le père ses enfants,

Les enfants père et mère.

Qui pourrait de sang froid

Entrer dans ces bois

Sans une tristesse extrême,

En voyant les débris

De ses plus chers amis

Ou de celle qu’il aime ?

L’animal acharné

Et plein de cruauté,

Dans ces lieux obscurs

Déchire par lambeaux,

Emporte les morceaux

Des pauvres créatures.

Prions le Tout-Puissant

Qu’il nous délivre des dents

De ce monstre horrible,

Et par sa sainte main

Qu’il guérisse soudain

Toutes ces pauvres victimes.

Qu’était cette bête ? JM Garnier, un descendant de cette famille, qui écrivit en 1869 l’histoire des imagiers de Chartres, ne croit manifestement pas à la réalité de la bête d’Orléans :

« Cette bête féroce, que l’on a dû voir en images seulement, écrit-il, n’a été qu’une réminiscence de la célèbre Bête du Gévaudan. Son retentissement fut très grand, de tous côtés elle était demandée. Chacun tenait à connaître le monstre horrible qui exerçait d’aussi cruels ravages. Je dois ajouter que les relations orales n’étaient pas faites pour calmer la terreur qu’il entretenait dans les contrées de l’Orléanais et de la Beauce, mais, comme en ce bas monde, tout a une fin, la bête d’Orléans passa un jour à l’état de canard et la raison et le bon sens finirent par reprendre leur empire sur les masses épouvantées (…) Le plus célèbre de tous ces canards, sans doute le père de toute la nichée, fut la bête monstrueuse et cruelle du Gévaudan » (3).

[1] Les imagiers Barc, Loyau etc.. Voir JM Garnier. Histoire de l'imagerie populaire et des cartes à jouer à Chartres. Chartres. Petrot - Garnier, 1869.

[2] Emile Maison. Les amoureux de Péronville,légende beauceronne. La Tradition , revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires. Paris 1888.

[3] JM Garnier. Histoire de l’Imagerie populaire,Chartres. Petrot - Garnier, 1869.

Capture d’écran 2016-02-20 à 03.53.48