Drôles de bêtes

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L'illustration ci dessus est parue en première page de « La Gazette du Gévaudan » (Lyon 1765).



Une drôle de bête en forêt de Mercoire…


Loups « monstrueux » ou enragés, chiens ou animaux hybridés, de nombreuses « bêtes » devinrent célèbres. La star incontestable fut bien sûr la « bête du Gévaudan » dont tout le monde a entendu parler mais que personne n’a pu identifier avec certitude malgré les tonnes d’études, de livres, d’articles, de thèses, de suppositions diverses et variées produites sur cette affaire depuis plus de deux siècles !

On a parlé de loup « déviant », de hyène, d’hybride de chien et de loup, de loup anthropophage, de loup-cervier, de monstre, de léopard, d’une bête féroce « inconnue de nos climats » de « chien de guerre » dressé pour tuer, d’un « loup-lévrier [1]», voire d’une espèce animale aujourd’hui disparue, et encore d’une machination humaine, mais aucune de ces hypothèses n’a pu vraiment s’imposer pour le moment. Les descriptions qui ont été faites de la bête du Gévaudan ne peuvent que laisser perplexe et elles ne permettent guère de progresser dans la recherche de l’identité de cette bête !

Selon les écrits de l’époque, cet animal est de la taille d’une vache de trois ans, ou d’un taureau d’un an ou encore d’un veau d’un an. Il a la gorge et le ventre blanc, le poil du corps rouge, il a une bande noire le long du dos, une queue de la grandeur de celle d’un cheval, touffue et rougeâtre, des pattes très fortes portant six griffes, des yeux étincelants grands comme ceux d’un veau, le museau de la longueur de celui d’un cochon, les dents très longues, la gueule extraordinairement large, les oreilles courtes et droites comme celles d’un loup. On l’entend souvent hurler la nuit et son cri est comme celui d’un âne qui braie [2].

En novembre 1764, une lettre, dont l’expéditeur n’est pas nommé, est envoyée depuis Marvejols au journal « La Gazette de France ». Elle contient une description de la bête :

« Il paroît depuis deux mois dans cette province aux environs de Langogne et de la Forêt de Mercoire , une bête farouche qui répand la consternation dans toutes les campagnes. Ce n'est que depuis huit jours qu'on a pu parvenir à voir de près cet animal redoutable. Il est beaucoup plus haut qu'un loup; il est bas du devant et ses pattes sont armées de griffes. Il a le poil rougeâtre; la tête fort grosse, longue et finissant en museau de lévrier ; les oreilles petites, droites comme des cornes ; le poitrail large et un peu gris; le dos rayé de noir et une gueule énorme armée de dents si tranchantes qu'il a séparé plusieurs têtes du corps comme pourroit le faire un rasoir. Il a le pas assez lent et court en bondissant. Il est d'une agilité et d'une vitesse extrêmes ; dans un intervalle de temps fort court, on le voit à deux ou trois lieues de distance; il s'approche de sa proie, ventre à terre et en rampant, et ne paroît pas alors plus grand qu'un gros renard. A une ou deux toises de distance , il se dresse sur ses pieds de derrière et s'élance sur sa proie qu'il attaque toujours au cou par derriere ou par le côté. Il craint les bœufs qui le mettent en fuite. L'allarme est universelle dans ce canton, on vient de faire des prières publiques ; le Marquis de Marangis a rassemblé quatre cents paysans pour donner la chasse à cet animal féroce mais on n'a pu encore l'atteindre [3] ».

D’autres descriptions , également hautes en couleur, ont été retrouvées dans les Archives de Nîmes. Issues de correspondances d’époque entre MM. Labarthe et Séguier, elles ont été publiées dans les Annales du midi en 1899 et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ne nous permettent guère, elles non plus, d’avancer dans la compréhension de ce pouvait être cette fameuse bête :

« Cette bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle d’un veau et terminée en museau de lévrier, le poil rougeâtre rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extrêmement large et touffue et longue. Elle court en bondissant,les oreilles droites, sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse, elle se couche ventre à terre et rampe, alors elle ne paroit pas plus grande qu’un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui convient, elle s’élance sur sa proye et l’expédition est faite en un clin d’œil, elle mange les moutons en l’air, droitte sur ses pieds de derrière, alors elle est assez grande pour attaquer un homme à cheval. Sa taille est plus haute que celle d’un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête, elle revient constemment sur le cadavre qu’elle a été forcée d’abandonner et, si on l’a enlevé, elle lèche la terre s’il y a du sang [4]».

En 1765, une bête est tuée. Un procès-verbal de description très sérieusement élaboré est établi : la bête est mesurée : elle est haute de 32 pouces [5], elle pèse 130 livres [6]. En conclusion, les signataires du document déclarent « n’avoir jamais rencontré aucun loup qui puisse se comparer à cet animal [7]».

Quelques jours plus tard a lieu un nouvel examen de la dépouille : un nommé Jaladon, chirurgien, écrit : « les muscles du col de lombe du dos et de la mâchoire inférieure sont des muscles de chair d’une force bien au dessus des loups ordinaires, toutes les autres proportions sont aussi plus considérables que dans cette espèce d’animaux [8]».

Tout le monde s’interroge, M. Labarthe écrira à M. Séguier dans une correspondance du 20 février 1765 : « Il est bien décidé aujourd’huy qu’on ignore absolument comment est faite cette bête, très décidé encore que personne ne l’a vue, quoique beaucoup de monde ait tiré dessus. Il est aussi presque certain qu’elle n’a point de griffes car elle n’en a jamais fait aucun usage. Toutes les playes viennent des dents. La taille a beaucoup baissé suivant les dernières relations auxquelles on est en droit d’ajouter plus de foy qu’aux précédentes. Ses jambes ont allongé, en un mot, on ne sait absolument rien. Il me serait très aisé de vous convaincre et même de démontrer tout cela dans une conversation de demy heure et, si vous le voulez, je ferai une dissertation à ce sujet. La conclusion sera que, eu égard à sa grande timidité, ce n’est qu’un loup carnacier venu de Vestphalie ou des Ardennes, comme il vous plaira, ou peut-etre des montagnes de Suisse. J’en dirai de même de l’animal du Lionnois, de ceui de la forêt de Senlis et de celui du Limousin en 1699 [9]».

En avril 1767, les bêtes féroces continuent leurs ravages en Gévaudan. Le subdélégué de Mende Etienne Lafont écrit à l’intendant du Languedoc que l’animal qui avait tué plusieurs enfants dans la région « n’était qu’un gros loup qui avait le poil très long ». Il était, dit-il « très fort sur le devant, levretté sur le derrière, ayant une bande noire sur le dos comme l’ont presque tous les loups ».

En juin, une autre bête féroce est tuée par Jean Chastel, après une battue qui avait mobilisé plus de 300 personnes. Cette fois, c’est la bête du Gévaudan ! La bête est emmenée au château de Besques où 300 personnes viennent la voir . L’animal est « extraordinaire et bien différent par sa figure et ses proportions des loups que l’on voit dans ce pays ».

On remarque que cet animal « n’a des ressemblances avec le loup que par sa queue et par le derrière, sa tête est monstrueuse, il a sur le poitrail une grande marque blanche en forme de coeur, ses pattes ont quatre doigts armés qui de gros ongles qui s’étendent beaucoup plus que celles des loups ordinaires. Elles ont, ainsi que les pattes qui sont fort grosses, surtout celles du devant, la couleur de celles du chevreuil [10]». Il pesait 109 livres (55 kilogs) et mesurait 97, 45 cm de la queue au sommet de la tête [11].

De nombreuses théories plus ou moins convaincantes ont été émises sur ce que fut la Bête du Gévaudan. Les unes excluant la responsabilité du loup, les autres tentant de démontrer le contraire. Sans parler des thèses carrément fantaisistes. Deux cents cinquante ans après, on ne sait toujours pas !


[1] « Il est à présumer que c’est un loup lévrier, dont l’espèce peut avoir multiplié » écrit Valmont de Bomare en 1768 dans son Dictionnaire raisonné d’Histoire naturelle.

[2] « Portrait-robot » établi à partir de descriptions d’époque conservées dans les services d’archives.

[3] La Gazette de France 23 novembre 1764.

[4] Lettre de M. de Labarthe à M. Séguier, 31 octobre 1764 in Léon Pélissier. Nouveaux documents sur la bête du Gévaudan. Les annales du midi no 41, 1899.

[5] 32 pouces : 86 cm

[6] 130 livres : environ 65 kilogs

[7] Abbé Pourcher. Histoire de la bête du Gévaudan. Mende. 1889.

[8] Abbé Fabre, La bête du Gévaudan. De Borée, 2001.

[9] Lettre de M. de Labarthe à M. Séguier, 20 février 1765 in Léon Pélissier. Nouveaux documents sur la bête du Gévaudan. Les annales du midi no 41, 1899.

[10] François Fabre. La bête du Gévaudan. De Borée, Clermont Ferrand. 2004.

[11] Le loup peut mesurer entre 90 et 150 cm de long et peser de 20 à 80 kg, voire plus, pour les mâles et 16 à 50 kg pour les femelles. Sa hauteur au garrot est de 50 à 80 cm. Ces mesures, ainsi que la couleur du pelage sont très variables selon les pays. Le record en poids a été longtemps détenu par un loup d’Amérique du nord (80 kilogs) mais des poids plus importants ont parfois été signalés. Les loups actuellement présents en France (sous espèce italienne) sont plus petits : 35 kilogs pour un mâle, longueur d’un peu plus d’un mètre, hauteur au garrot : entre 65 et 70 cm.


La bête de Verdun


Dans la série, « Montres-moi ta bête cruelle », voici une petite nouvelle : la bête de Verdun. Le texte (orthographe modernisée pour faciliter la lecture) est tiré d’une feuille de chou nommée « L’avant-coureur », datée du 2 décembre 1765.

Outre la description de l’animal on retiendra que les témoins se mirent d’accord pour constater qu’ils n’étaient pas d’accord à propos de l’identité de la bête et que les médecins appelés à son chevet estimèrent qu’elle était atteinte de la rage. Si on considère que le loup et le chien étaient des animaux bien connus, la difficulté des témoins à nommer celui ci milite en faveur de l’hypothèse d’un hybride entre loup et chien ou d’un chien d’une race peu commune ou encore d’un croisement inhabituel entre deux races de chiens..

« La guerre des animaux contre nous se renouvelle de tems à autre. Peut-être même n'a- t'elle jamais été plus vive dans nos climats que depuis quelque tems. Le Gévaudan est, dit-on, paisible ; mais l’allarme a été portée dans d'autres cantons. Le Vendredi 15 du mois de novembre dernier, vers les sept heures du matin, il parut aux portes de Verdun un animal qui attaqua environ quinze perfonnes des deux sexes ; les unes furent blessées très dangereusement , les autres moins ; un homme entr'autres eut les entrailles ouvertes. Les chasseurs bourgeois et les Officiers de la Garnison coururent aux armes , excités par M. le Marquis de Vaubecourt, Commandant de la Ville. Les mesures furent si bien prises , les secours si prompts, qu'à neuf heures du matin la Bête n'existait plus. Elle fut transportée par ordre du commandant au milieu de la place d'armes, et exposée à la vue du public: divers chasseurs se disputèrent l'honneur de l'avoir tuée. On s'en rapporta à deux hommes judicieux, qui eux- mêmes avaient été participants de la chasse ; ils décidèrent que le nommé la Grange , ancien pêcheur, avait porté le coup mortel à l'animal. Il en fut récompensé par M. le Marquis de Vaubecourt et M. Philippe Major de la Ville, qui, dans cette occafion , s’était donné tous les mouvements possibles. On ne décide pas précisément de quelle espèce étoit cette bête féroce, elle tenait, dit-on , plutôt du renard que du loup , elle avoit la queue et les oreilles du renard, mais le corps plus long , le poil plus gris. Une chose à remarquer, c'est qu'après avoir reçu le coup mortel, cet animal sauta au fusil de la Grange , le mordit si violemment qu'il le lui arracha des mains, et l'emporta à quelque distance, Les médecins réunis demandèrent à faire faire l'ouverture du cadavre, ce qui leur fut accordé. On trouva dans l'orifice de l'estomac des pierres broyées, preuve incontestable que la rage étoit portée à son dernier point ; la supputation était même déjà déjà établie dans la veffie. Cependant les médecins ne s'accordèrent point sur l'état de la Bête. L'accord unanime dans ces fortes d'occasions, seroit en effet plus extraordinaire que l'animal le plus rare ».


La bête de Noirlieu


Un curieux loup à poil rouge (Probablement un chien, ou un hybride de loup et de chien, par ailleurs peut-être enragé puisqu’on nous dit que l’animal mordit plusieurs personnes qui en moururent..) a sévi en Champagne à l’époque de la Bête du Gévaudan.

La bête a retenu l’attention de l’abbé Dommanget, membre de la Société des sciences et Arts de Vitry le François, dans une séance de la Société, du 30 juin 1939 :

« M. le Commandant Morizo donne lecture d'une étude de M. l'abbé Dommanget sur une rivale de la bête de Gévaudan qui du 10 juillet au 25 août 1765 terrorisa la population de Noirlieu, en Champagne. La bête qui avait élu domicile au bord d'un étang attaquait bêtes et gens. Elle dévora un enfant et mordit plusieurs personnes qui en moururent. Des chevaux furent victimes également de ses morsures. Les incursions étaient très rapides et lorsqu'elle éprouvait quelque résistance, elle poussait des cris terrifiants. Le 25 août 1765, elle entra dans une étable durant la nuit, mordit le bétail et commença à dévorer un veau. Les fermiers se levèrent au bruit et poussèrent des cris mais la bête se jeta sur eux et les mordit. Heureusement, leur domestique, un nommé Bacan, voyant sous la porte de l'étable les yeux « luisants comme des chandelles » de la bête qui cherchait à fuir, lui asséna un coup de hache et lutta courageusement contre l'animal qu'il tua. Ce dernier était « à poil rouge, de la grosseur d'un chien courant, les oreilles petites, la queue fort longue et rousse » ; peut-être était-ce un lynx ou un loup cervier égaré dans la région ».


La bête de Noirlieu, suite…

Voici un document supplémentaire à verser au dossier… avec de nouvelles précisions quant à l’identité de la bête . Plus exactement on persiste dans .. l’incertitude ! Quoi qu’il en soit, l’hypothèse « loup » s’éloigne un peu plus..

Extraits : Le 8 juillet, un animal inconnu, « poil rouge, de la grosseur d'un chien courant, les oreilles petites et la queue fort longue », fait son apparition au Bois-Guillot. On pense à un « loup-cervier ». « On prétend, explique l’intendant de Champagne, qu'il a paru en même temps deux bêtes, l'une plus grosse que l'autre. Les uns soupçonnent que ce sont des loups, d'autres, plus vraisemblablement, que ce sont des loups-cerviers, parce que ces animaux sont bassets et ont la patte très large ».

L'intendant de Champagne ayant donné connaissance au contrôleur-général des faits qui venaient de se passer, celui-ci en fit part au roi Louis XV. Le souverain, grand chasseur, s'intéressa vivement à cette affaire et demanda à être instruit de ses péripéties, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante :

Compiègne, le 17 juillet 1765.

« J'ai reçu, Monsieur, la lettre par laquelle vous me faites part des ravages qu'un animal a faits, le 8 de ce mois, dans la paroisse et aux environs de Givry, près Sainte-Menehould. Sur le compte que j'en ai rendu à Sa Majesté, elle m'a chargé de vous autoriser à promettre une gratification de 2.400 livres à ceux qui tueront cette bête, s'il se trouve que ce soit un animal extraordinaire, mais si ce n'est simplement qu'un loup, il suffira de promettre la gratification ordinaire. Vous voudrez bien m'instruire de tout ce que vous apprendrez sur cet objet, afin que j'en informe Sa Majesté ».

Des chasses sont organisées et un certain Louis Bélissant tue finalement la bête le 26 août :« Louis Bélissant la frappant avec vigueur lui coupa trois pattes et parvint à l'assommer. On ne sait ce qui fut décidé par les hommes compétents sur la nature véritable de la « bête », dont la peau fut envoyée au roi et dont le souvenir est encore vivace, après plus de cent vingt ans, dans la contrée qu'elle a désolée. Il est assez douteux que cet animal ait été un loup commun, car on n'aurait pas eu de peine à reconnaître ce fait sur place dès qu'il fut abattu ». (Extraits du Bulletin de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne (1886).

Plus fort que la bête du Gévaudan : le loup à cravates !


« Il s'est répandu dans les environs de Saint Gaudens, Diocèse de Comminges, une sorte de Loups Cerviers qui font beaucoup de ravages. Ces animaux font de la taille d'un chien ordinaire ; ils ont un grouin de cochon , le dessous de la gorge blanc, le ventre et la queue de même couleur , et le reste du corps d'un gris sale : ils ont le ventre grêle, et les jambes de devant fort courtes. Ils s'attaquent principalement aux femmes et aux enfans. Les habitans de quatre villages ont pris les armes pour les détruire , et il y a plus de 200 chiens braques, mâtins et autres, employés à les relancer [1]».

« Au mois d'août 1761, une bête féroce, qu'on prit pour un loup cervier, égorgea aux environs de Saint-Gaudens deux bergères et un berger âgés de douze à treize ans, et une métayère âgée d'environ cinquante. Celle-ci fut égorgée de grand matin ; les autres périrent à l'entrée de la nuit, et comme l'on dit, entre chien et loup. Le premier accident fut le plus tragique. Après huit à neuf jours de recherches les plus exactes, on ne trouva de cette fille que la tête, ou le crâne, sur une terre peu éloignée de l'endroit où elle avait été attaquée. Les autres ne furent que meurtris et ensanglantés. D'autres auroient perdu la vie sans un prompt secours.

Ce malheur inoui dans cette contrée y répandit des allarmes qu'on ne peut exprimer. Les femmes n'osoient aller en plein jour, ni à la fontaine ni dans les jardins. Personne n'osoit sortir la nuit, ni voyager seul pendant le jour. Un buisson, un tronc d'arbre, un rien, paroissoit un loup à des yeux effrayés. Hommes, femmes, enfants, tout s'arma de bâtons ferrés, de bayonnettes, de hale-bardes et de toutes sortes d'outils propres à la défense. On eut dit que les loups ne devoient plus vivre que de chair humaine, et qu'ils alloient détruire notre espèce ; cependant il n'y en avoit qu'un qui fut à redouter et assurément ce n'était pas un loup ordinaire, ou pour mieux dire, on n'a jamais bien su quelle bête c'étoit, ni d'où elle venoit. Les chiens n'aboyoient point après elle ; le bétail ne s'effaroit point à sa vue ; l'instinct lui disoit qu'il n'en avoit rien à craindre ; elle n'étoit avide que de sang humain.

Cet animal étoit plus gros qu'un renard, d'un poil rougeâtre ; il avoit une cravate blanche et fort étroite qui lui partoit du milieu du ventre et arrivoit au museau; il avoit deux rangs de dents fort aigues, le corps éfilé, vigoureux et leste; il étoit si rusé qu'il s'élevoit quelquefois sur ses deux pieds, jettoit un coup d'oeil rapide autour de lui, de peur de quelque surprise, et pour fixer sa proie qu'il ne perdoit jamais de vue. Quand il se sentoit poursuivi, il se mettoit ventre à terre, se trainoit sur une patte avec une vitesse étonnante.

Las de le chercher inutilement pour l'exterminer, on fit venir un fameux chasseur des environs de Toulouse. On fit plusieurs chasses générales qui n'aboutirent qu'à diminuer les allarmes sans guérir le mal. Il en coûta la vie à une dizaine de loups qui assurément n'avoient pas tâté de la chair humaine. Ce n'est pas dans des grands bois qu'il falloît chercher cet animal féroce, mais dans des haies, des fossés, et surtout dans les gros millets. Il ne s'éloigna guère des bords de la Garonne. Des pêcheurs de ma paroisse le virent une nuit traverser cette rivière avec une rapidité prodigieuse ; ils en furent si épouvantés, surtout quand ils le virent venir vers le bord où ils étoient, qu'ils quittèrent la pèche et s'en revinrent tous enroués, à force de crier : Au loup et au secours. Après tout ceci, qui croira que cet animal si terrible étoit fort timide, et que personne n'auroit péri, si l'on eut fait le moindre effort pour se défendre ; ce qui le prouve, c'est qu'il n'attaquoit que des personnes foibles ; jamais de front, ni en plein jour, mais par derrière et à la faveur des ténèbres. Il commençoit par s'accrocher aux habits ; ceux qui se sentaient pris, déjà demi vaincus par la peur, perdoient toutes leurs forces, et tomboient de pâmoison. Les autres, s'il y en avoit, prenoient la fuite. Cet animal ne trouvant aucune résistance, ne lâchoit point sa proie ; et après l'avoir traînée à une certaine distance, lui sautoit au col : la reprise étoit mortelle.

Un soir une bergère, gardant le bétail, fut attaquée et renversée par cet animal qui la traîna à son ordinaire et la prit à la gorge. Elle lui mit la main au museau, et l'empêcha d'enfoncer ses dents autant qu'il l'eut fait s'il eut été libre. Elle fit un foible soupir, assez fort cependant pour être entendu d'un voisin qui accourût à son secours et la délivra : elle en fut extremonciée mais elle n'en mourut pas.

Cet animal ne se montra jamais en plein jour, qu'une fois à une troupe de petits enfants qui gardoient les cochons ; l'ayant vu venir à eux, ils se mirent à crier : au loup, au loup, et à lui jetter des pierres. Cet animal s'arrêta, les fixant toujours, sans avancer ni reculer. Le père d'un de ces enfants ayant entendu la voix de son fils, y accourut, et l'animal disparut comme un éclair. Si ces enfants eussent pris la fuite, vraisemblablement il les auroit poursuivis, et en auroit égorgé quelqu'un ; par bonheur leur bas âge leur déroba la crainte du danger.

Une autre fois, deux bergères ramenant leur bétail, et étant à une distance d'environ cent pas de leur métairie, le temps s'obscurcit au point qu'elles se voyoient à peine. La plus timide, qui demeurait derrière, parla ainsi à sa compagne : Mon Dieu ! si le loup venoit à présent, que deviendrons-nous ? S'il t'attaque, répondit la plus hardie, je te défendrai de toutes mes forces, et au péril de ma vie ; fais-en de même. L'autre lui répondit : Dieu nous en garde : je tomberais morte. Au même instant, elle se sent saisie à la ceinture de sa jupe, et tombe évanouie ; sa compagne se tourne à un petit soupir qu'elle entend, saute sur la jupe flottante de son amie, et apperçoit le loup qui la traînoit à reculons ; elle tire sa quenouille, et du premier coup qu'elle en donna, l'animal lâcha sa proie et s'enfuit. Elle relève son amie, la console, et la mène en triomple au château de son maître.

Si une princesse eût fait une action aussi héroïque, on l'aurait annoncé dans toute l'Europe ; vingt poètes auraient monté leurs lyres pour la célébrer. J'étois à un demi-quart de lieue de cette héroïne rustique, et on ne m'apprit son action généreuse que plusieurs jours après, même d'un air froid et indifférent. Il n'y a que les grands noms qui nous remuent.

J'étois au centre de ces désastres, et je n'ai rien avancé que je ne l'aie appris des témoins oculaires, ou des personnes dignes de foi.

La superstition, cette maladie incurable chez le vulgaire, ne manqua pas d'élever sa voix. Elle imputa ce fléau à des loups-garous, c'est-à-dire, selon sa bêtise, à des hommes couverts de la peau du diable.

Enfin un bourgeois de Saint-Gaudens terrassa ce monstre, et rendit parla la tranquillité à toute la contrée. Chez les Romains on donnoit la couronne civique à celui qui sauvoit un citoyen ; ici l'on est encore à remercier le destructeur de cette bête, féroce, qui sans lui auroit continué à faire des ravages affreux.

Tous ces désastres arrivèrent à peu près la même année que M, le Maréchal, duc de Richelieu, vint présider les Etats de Nébousan. [2]»

[1] Affiches, annonces, et avis divers, feuille hebdomadaire . Paris. 30 septembre 1761

[2] Bordages. Les bergers de Cagire. Revue de Comminges. Saint Gaudens. 1904.

Sur les métissages entre loups et chiens, voir les pages 61 à 110 de « Drôles de loups en autres bêtes féroces ».