Quand on chassait le loup à Chambord

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Aujourd’hui domaine réservé de l’Etat, Chambord était fréquenté jadis par l’aristocratie cynégétique.

Charles IX avait la réputation d’un veneur passionné et était capable, dit-on, de chasser à courre dix heures de suite, épuisant cinq chevaux et soufflant du cor « au point de rendre le sang ». On a dit aussi qu’il était capable de rester à cheval 15 heures sans manger et qu’il se plaisait à montrer sa force, en abattant d'un seul coup la tête des animaux qu'il rencontrait ! Il chasse à Chambord , et sans doute en forêt de Boulogne, et est d’ailleurs le premier veneur à forcer un cerf « sans user de chiens ».

Ce qui est moins connu, c’est qu’on chassa le loup à Chambord.. jusqu’à la disparition de l’espèce, à la fin du XIX ème siècle !

Le Grand Dauphin, fils de Louis XIV fut un des chasseurs de loups les plus acharnés, il aurait chassé le carnivore près de 1000 fois. Il chassait surtout autour de Paris, à Versailles, Fontainebleau, dans les forêts de Sénart, de Meudon, Marly... mais on le voit aussi chasser le prédateur à Chambord : Le 4 octobre 1684, il prend même « un gros loup dans une des îles de la Loire » et le 10 novembre, il met six loups à son tableau de chasse « malgré le mauvais temps ». En 1685, le 7 septembre, « il courre le loup en allant à Chambord et en prend deux ». Et le 13 septembre, toujours à Chambord, « Monseigneur courre le loup et n'en revient qu'à neuf heures du soir ». Cette année là, la Cour passa d’ailleurs vingt jours à Chambord, du 7 au 27 septembre, et on y chassa tous les jours, loups, cerfs, ou sangliers..

Les comtes de Blois, écrit Fernand Bournon en 1908, « venaient traquer à Chambord loups et sangliers ».

François Ier qui fit construire Chambord sur un de leurs anciens pavillons de chasse se rendit peu en forêt de Chambord lui préférant peut-être la forêt de Bruadan. On dit qu’il venait « depuis le château familial de Romorantin y chasser le loup à cheval » empruntant l’allée forestière dite « l’allée du Roi » à la sortie de Marcilly en Gault avec une meute composée de « cinquante chiens courants de belle prestance ».

Dans le blésois, dans les années 1820, un gentleman anglais, Mr Fuller-Farrer après s’être initié à la vénerie en Touraine monte son propre équipage aux environs de Blois et « chasse le loup, le cerf et le chevreuil en forêt de Boulogne, de Russy, de Blois, d'Amboise, de Montrichard et dans les bois de Suday » .

Dans ses « Souvenirs de chasse à courre » ce veneur, qui fût capitaine des chasses du comte de Flandres, mentionne quelques-unes de ses chasses au loup à Chambord et aux environs :

« La plus belle forêt que j'ai jamais connue, celle où les animaux, cerfs, sangliers et loups prennent le plus beau parti, c'est la forêt de Boulogne, près du château de Chambord. je passais tous les ans au moins trois semaines ou un mois en déplacement à Chambord dans la saison des chasses avec beaucoup d'autres amateurs et nous y faisions les plus belles chasses imaginables, des chasses au loup, au sanglier et au cerf. Le rendez-vous était toujours à l'un des pavillons à l'extérieur du parc et la quantité de loups qu'il y avait dans cet immense enclos est incroyable. Il était rare qu'on n'en vit pas un en allant au rendez-vous. Il nous est arrivé plusieurs fois pendant que nous faisions notre partie de whist d'être appelés par un garde pour aller entendre hurler les loups. Le parc était le repaire des loups, ils y jouissaient d'une plus grande sécurité que dans les forêts et ils en passaient les murs sans peine. Il m'est arrivé fréquemment d'attaquer un vieux loup dans les Coudres (forêt de Boulogne) ; une demi-heure après il était dans le parc, ce qui arrêtait naturellement la chasse. Les murs ont environ 10 pieds de haut, et les loups les passaient en prenant leur élan, en s'aidant de leurs griffes ils arrivaient en haut. Le parc de Chambord était alors un véritable repaire de loups et, d'après ce que l'on m'en dit il doit y en avoir encore beaucoup ».

En 1825 : Le Comte de Beaumont, demeurant à Villelouet est autorisé à chasser à Chambord « tous gibiers, les loups, les sangliers, et tous les nuisibles » .

Dans les classes sociales populaires, plus que l’aspect « sportif » des chasses aux loups des notables, ce sont les dégâts au cheptel domestique qui dopent les ardeurs des chasseurs de loups.. A Chambord, lors de la Constituante, les habitants rédigent une « adresse » relative à la destruction des loups. Elle est remise au citoyen Maure pour en faire le rapport..

En décembre 1725 et janvier 1726 « une bande de loups enragés qui avaient déjà commis de grands dégâts aux alentours de Chambord passe la Loire à la nage et massacre de nombreux troupeaux entre Ménars et Baule causant la mort de deux pastoureaux. D'autres fragments épars de cette meute sont signalés en Sologne, près de Chatillon, Méhers et Saint Romain » . Le régisseur de Diziers (Suèvres) note en 1726 : « de grands loups enragés qui avaient fait des désordres épouvantables dans les rachats de la capitainerie de Chambord passent la Loire à la nage pour venir chepter sur les pâtres, dont ils déchirèrent grandes quantités entre Ménars et Baule » Le régisseur poursuit : « J’ai ressenti la perte de deux vaches et de deux pastoureaux dans les prés au bord de l’eau vis-à-vis St Laurent où les bêtes monstrueuses semblent être retournées après leurs méfaits. On dit qu’il y en a même en Sologne du côté de Chatillon, Méhers et St Romain » .

A Thoury, en juillet 1714, c’est une louve enragée qui sème la terreur et qui se fera tuer à Blois après avoir mordu plusieurs personnes. Le curé de Bracieux rapporte cet évênement dramatique : « Une bête enragée, les uns disent que c'est un loup-cervier, d'autres que c'est une louve du pays, se trouva la nuit à Toury en Sologne qui attaqua le valet de M. le curé qui gardait son cheval dans un pré. Elle lui mangea la moitié de la tête et une jambe. A ses cris, les voisins accoururent au nombre de huit ou neuf. Cette cruelle bête les blessa tous dangereusement sans pouvoir se défendre quoiqu’armez de fourches et autres instruments. Le valet mourut quelques jours enragé. Un autre, nommé Callet, tailleur d'habits, enragea quelques jours après. Cette beste, après le désordre qu’elle avait fait à Toury, se voyant poursuivie, suivit la rivière de Loire jusqu’à Blois. Elle blessa quantité de personnes sur la levée, entre autres un charpentier, le plus fort homme qui fut à Blois. Il se défendit courageusement et la jeta même à terre d’un coup de hache qu’il lui donna au milieu du front mais ce coup ne l’empêcha pas de lui manger le visage de ce pauvre homme qui demandait qu’on le fit mourir dès ce moment dans la crainte qu'il avait de faire du mal, enragea le jour de la Saint Barthélémy comme celui de Toury et fut étouffé le jour de Saint Louis. Enfin, cette bête suivit la Croisille où elle blessa encore quelques personnes, s’en alla par les Corderies, et, comme elle était poursuivie, elle se jeta dans un jardin proche de la maison d’un jardinier qui travaillait à son jardin proche de la maison. Sa femme se coiffait alors, elle se jeta sur elle, lui mangea l’oreille et la main. Aux cris que faisait sa femme, le mari accourut qui, n’ayant qu’une méchante marre pour toute arme, lui donna tant de coups qu’il la tua, par une protection visible, à ce qu’on prétend de la sainte vierge car on remarqua que cet homme est le plus faible qu’il y eut à Blois » .

En 1751, des loups dévorent des brebis dans le parc: « On avoit enfermé et tué dans des toiles plusieurs loups qui avaient pénétré dans le parc de Chambord; Ce n'étoit pas la première fois qu'ils avoient profité des brèches pour y entrer ». Ces dégâts à l’intérieur du parc avaient déjà été signalés quelques années auparavant (1745) par le maréchal de Saxe dans un courrier adressé à l’intendant général des bâtiments du Roi Lenormand Tournehem dans lequel il réclamait que l’on répare les brèches des murs du parc par lesquelles pénétraient les loups : « voilà des plaintes bien amères que je vous fais contre les loups et les maçons. Je vous prie de me protéger contre eux » .

En 1753, les loups sont toujours là. La Gazette de France rapporte qu’à Chambord, une « petite colonne de troupeaux, s’étant égarée la nuit dans le tric-trac des routes du parc de Chambord fut poursuivie pendant douze heures par autant de loups qu'il y avait de brebis ».

En 1798, deux loups sont tués lors d’une battue à Chambord . En 1799, le nommé Hurault, chatelain de Saint Denis sur Loire est autorisé à effectuer une battue dans les forêts de Russy et de Boulogne. Sa demande s’appuie sur le fait qu’il possède « les équipages et les moyens nécessaires pour cet objet [» . En juin, une battue générale a lieu en forêt de Boulogne et dans le parc de Chambord, puis, en novembre, en forêt de Bruadan.

Bien entendu,le gibier du domaine est également concerné. J. Thoreau dans son livre « Rendez-vous de chasse » note une prédation dans le parc de Chambord : en 1822, de mars à mai, sept carcasses de biches mangées par des loups y sont découvertes .

Le 3 février 1822, le garde Sébastien Michou prend une louve au piège . Un piège à palette, en fer, de grande dimension provenant justement de Chambord a d’ailleurs été exposé lors d'une vente aux enchères à Vendôme en février 2009. Ce piège mesurait 1 m 33 de longueur et 43 cm de largeur. Une attestation sur papier bristol, jointe au piège en mentionnait l'origine : « Piège fait à la main du XVIIIème siècle et provenant du Parc de Chambord où il a été utilisé jusqu'à la disparition des loups, vers 1830. Offert à Monsieur et Madame Perdrix par Mr Jacques Thoreau, ancien chef du Service forestier et cynégétique de Chambord ».

A noter qu’en 1816, un rapport de « sept forestiers et gardes, tous gens honorables » est cité dans une correspondance du Colonel anglais Thornton, qui venait de louer le domaine. Ce rapport aurait fait état de la présence à Chambord de 7 loups, ainsi que 200 sangliers, 200 cerfs, 160 chevreuils 130 daims .

Comme partout en France de nombreuses battues sont organisées contre le prédateur. Le garde du pavillon de St Dyé, Auguste Dreux, en mentionne sur son carnet journalier une le 3 avril 1878 .. Une autre battue est mentonnée le 17 janvier 1881 . Ces battues, encouragées par la revalorisation des primes versées par les pouvoirs publics en 1882 va accélérer la régression des effectifs des loups déjà bien entâmée depuis le milieu du siècle..

Bien des années plus tard le loup va réapparaître … en forêt de Boulogne. Et c’est encore un équipage de vénerie qui est à l’origine de cette observation. Maurice Nicolas a fait le récit de cette rencontre inattendue pour l’époque dans un dossier du Journal de la Sologne consacré à la vénerie en Sologne et à l’équipage d’Edgar Bégé qui chassait cerfs, sangliers, chevreuils et renards dans les forêt de Boulogne, de Russy, dans les bois de Cheverny et dans le parc de Chambord :

« Le 16 mars 1923, les chiens sont mis sur une voie de sanglier qui traverse la route et rentre dans l’enceinte. Presque immédiatement et sans aucun récri préalable, les chiens attaquent tous ensemble comme un tonnerre, mais leurs voix sont plus sourdes qu’à l’ordinaire comme s’ils se retenaient. L’animal, suivi des chiens, franchit l’allée des coudraies et longe l’allée du roi de Pologne qu’il traverse au delà du carrefour de Wagram pour atteindre la Billoterie où les chiens mettent bas tout à coup sans qu’il soit possible de leur faire reprendra la voie. Il est probable que le loup, si loup il y a, s’est retourné sur eux et les a intimidés. La menée n’a duré en tout que 20 à 25 minutes.. ». Maurice Nicolas, dans la suite de son récit s’interroge cependant sur la nature de cet animal : « mais était-ce bien loup ? ». Deux chasseurs l’ayant aperçu au cours de cette chasse pensent que oui et le narrateur se range à leur avis d’autant qu’à la même époque « un garde de Chambord, fils d’un ancien piqueux d’équipage de loup prétendait avoir vu dans un triage un pied de loup et qu’il s’y connaissait suffisamment pour ne pas le confondre avec un pied de chien ». Enfin, ajoute M. Maurice, à quelques jours d’intervalle, et sans avoir eu connaissance de notre chasse, le piqueux de l’équipage de Cheverny avait constaté que ses chiens avaient, eux aussi, et dans les mêmes parages « mené un loup pendant une dizaine de minutes ».

Ces quelques notes sur la présence du loup à Chambord sont tirées de « Le loup, autrefois, en Sologne et dans ses environs »  où sont mentionnées toutes les sources …