Pan sur le métis ! 

Capture d’écran 2016-02-20 à 03.37.42

En 1632, un animal désole les environs de la forêt de Cinglais, non loin de Caen, en Normandie. Le 19 mars, la Gazette de France écrit : « Il s’est découvert depuis un mois dans la forêt de Singlaiz une bête sauvage qui a déjà dévoré quinze personnes. Ceux qui ont évité sa dent rapportent que la forme de cet animal farouche est pareille à celle d’un grand dogue d’une telle vitesse qu’il est impossible de l’atteindre à la course, et d’une agilité si extraordinaire qu’ils lui ont vu sauter notre rivière à quelques endroits. Aucuns l’appellent Therende ».

L’année suivante, le 15 août 1633, un autre texte de la Gazette la décrit comme étant « une bête furieuse, plus grande qu’un dogue mais de sa forme ». Puis la bête est tuée et le journal revient sur l’évènement : « Cette bête furieuse dont je vous écrivais l’année passée ayant depuis deux mois dévoré plus de trente personnes dans cette forêt passait pour un sortilège dans la croyance d’un chacun. Mais le Comte de la Suze ayant par ordre de notre lieutenant général assemblé le 21 de ce mois 5000 à 6000 personnes, l’a si bien poursuivi qu’au bout de trois jours elle fut tuée d’un coup d’arquebuse. Il se trouve que c’est une sorte de loup plus long, plus roux, la queue plus pointue et la croupe plus large que l’ordinaire ».

On parle beaucoup en ce moment des métissages observés en Italie (et ailleurs) entre les loups et des chiens. L'affaire n'est pourtant pas nouvelle. Au XIXème siècle, de nombreuses mentions de métissages entre loups et chiens sont signalées par des chroniqueurs divers. Les quelques notes qui suivent montrent que le phénomène est connu des observateurs, en particulier des naturalistes et des chasseurs :

Le Vicomte de Beauvais de St Paul signale dans « Souvenirs d’un vieux louvetier [1] », ouvrage paru en 1892, la prise en deux ou trois ans de louvarts « de toutes teintes, fruit des amours d’une louve et d’un gros mâtin » et rapporte des cas de métissage « de louvarts de toutes les teintes » observés par un louvetier de la Sarthe, M. de Courcival, en 1863.

Le Docteur Oberthur, écrivain cynégétique et peintre animalier, né en 1872, est formel et confirme à la fois la variabilité des couleurs chez le loup et l’existence de métis : « Tous les loups ne se ressemblent pas : il y en a des gris, des noirâtres, à la tête plus courte et moins grands. Les plus beaux sont les fauves un peu clairs, l’épaule presque rouge, le dos « poil de lièvre » un peu argenté et la lèvre supérieure bien blanche. Ce sont souvent les plus grands, avec du poil au cou et au garrot, presque une crinière. Il y a aussi les mâtins, qui empruntent à la race des chiens qui a coopéré au produit une partie de ses caractéristiques, aussi y a t-il des spécimens assez disparates [2] ».

« En 1864, écrit le marquis de Cherville [3], le fils de M. le docteur Chenu tua dans les bois de Lahoussaye-Crécy [4] un loup complètement noir, qu'il aurait pris pour un chien, s'il n'avait vu quelques instants auparavant la louve accompagnée de plusieurs louvards au pelage également très foncé, qui furent tués quelque temps après ainsi que la mère. Le père était un chien noir appartenant à un cultivateur de Nangis, il avait été vu plusieurs fois en compagnie de la louve. Des portées de chiens-loups ont été trouvées dans des forêts de la Sarthe et de la Mayenne ».

Un autre témoignage de « loup noir » est noté dans la Vienne : « Autant que je puis m’en rappeler, une louve, ayant fixé son domicile dans les bois de Basoche fut vue, suivie d’un gros chien de cour d’une ferme des environs. On lui donna la chasse quelque temps après, on ne peut la tuer mais on trouva une partie de sa nichée, deux louveteaux qu’à leur pelage noir chez l’un, fauve chez l’autre et à leur ensemble, on jugea deux métis. On les apporta vivants chez M. de Busc où je les ai vus, six mois après, bien portants, mais bien sauvages. Un an au moins après la prise de ces deux métis, on eut connaissance de la même louve que l’on voyait quelquefois escortée d’un matin et d’un loup noir. On lui déclara de nouveau la guerre, on tua le loup noir que l’on reconnut être le frère des deux qui étaient vivants chez M. de Busc. La louve mère fut tuée aussi [5]».


G. de Cherville mentionne un autre cas [6] en forêt de Villefermoy, à une vingtaine de km de Melun où une louve se reproduisit avec un gros chien, métis de dogue et de terrier qui appartenait au garde du château des Bouleaux. A l’occasion d’une battue organisée pour détruire la louve, on découvrit le liteau qui renfermait trois petits. L’un d’eux « absolument loup par la forme et le pelage » fut conservé par le chatelain, « les deux autres ajoute le marquis chez lesquels le métissage était nettement accusé par la forme des oreilles et par les balzanes [7] de leurs pattes , furent envoyés au Jardin des Plantes ».

Un autre naturaliste, Ernest Olivier (1883) signale deux louvarts issus de métissages dans le Doubs : « Il existe au musée de Besançon deux jeunes loups ou louvarts très remarquables par la couleur de leur fourrure et qui paraissent être des métis d’un chien et d’une louve. Ils sont très grêles de membres, l’un est entièrement d’un jaune clair doré, l’autre est gris tout marbré de taches noires irrégulières.. Deux sujets tués dans les environs de Nuits et d’une couleur identique figurent au musée de Dijon [8] ».

Il est probable que ce sont ces deux derniers animaux qui furent à nouveau décrits, en 1910, dans la revue de la Société zoologique de France sous la signature de Paul Paris :

« Au commencement de l'année, le mâle d'un couple de loups fut tué près Serrigny; la femelle, qui ne tarda pas à entrer en rut, fut alors rencontrée par un chien appartenant à un habitant du hameau de Varennes, près Serrigny. C'était un chien d'arrêt à robe tachetée, ayant les yeux vairons. Cet animal, chaque fois qu'on l'emmenait au bois, ne manquait pas d'aller retrouver la louve ; il fit même, paraît-il, plusieurs fugues nocturnes. De cette union naquirent seulement trois hybrides, qui restèrent dans la région, où ils furent tués ainsi que leur mère dans des battues dirigées par M. Ligeret, lieutenant de louveterie à Nuits-Saint-Georges. La louve et deux des louveteaux furent tués le 24 novembre 1879, c'est-à-dire dans la même année, les deux jeunes ont été donnés au Muséum d'histoire naturelle de Dijon, qui les possède encore.

Ces deux animaux sont très différents l'un de l'autre. Le premier, dont les formes sont absolument celles du loup ordinaire, est entièrement isabelle, le dos étant légèrement plus foncé. L'autre, d'un quart environ plus petit, ressemble beaucoup plus au père. Il a le crâne relativement étroit et la queue peu fournie ; son port est d'ailleurs plus élancé. Sur un fond de pelage blanchâtre, il présente de nombreuses taches noirâtres, plus petites et plus serrées sur la tête, plus larges sur le dos, les oreilles étant presque entièrement noires. L'un de ces deux hybrides avait, de plus, un oeil comme le père, l'autre étant celui du loup normal. Il est très probable que c'était l'échantillon tacheté qui présentait cette particularité; malheureusement, le taxidermiste qui monta ces animaux n'a pas cru devoir retenir ce fait et a pourvu les deux louveteaux d'yeux de l'espèce type. Le dernier hybride ne fut tué que le 8 janvier 1881, dans la réserve de Serrigny ou à Longret, commune de Villy-le-Moutiers . Bien connu dans tous les villages voisins, où il allait dérober les volailles, cet animal ne s'attaquait nullement aux chiens, et ceux-ci, en retour, ne le chassèrent jamais. Lors de sa capture, il pesait quarante et un kilogrammes et avait également un oeil vairon, le gauche, l'autre étant normal [9]».

Des loups noirs sont encore signalés en Poitou à plusieurs reprises :

« En 1843, note M. Mauduyt dans leBulletin de la Société académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts de Poitiers, quatre louveteaux noirs, dont deux furent remis au préparateur du cabinet d’histoire naturelle pour être empaillés, furent pris dans la forêt de l’Epine. La même année, une louve de même couleur fut tuée près de Croutelle, et une portée de louveteaux avec leur mère existaient dans la forêt de Sevole, arrondissement de Loudun, en 1845 . Parmi ces loups, généralement considérés comme métis du chien et de la louve, il en est quelques uns dont la forme du corps et la physionomie sont tels qu’il serait difficile, je pense, de se méprendre sur leur origine. Quant à la couleur noire qui caractérise généralement ces métis, quoique l’on en rencontre parfois de couleur différente, nous ne soupçonnons pas qu’elle puisse être attribuée aux mêmes causes que celles qui donnent lieu à ce que l’on nomme mélanisme chez les animaux, mais nous croyons qu’elle est due au croisement successif des races et variétés de l’espèce chien. La variété noire du loup commun, du moins celle que nous considérons ici comme devant être le résultat de l’accouplement du chien et de la louve à l’état libre n’est cependant pas la seule qui ait pu être observée dans le département de la Vienne. Indépendamment du loup ordinaire dont le pelage est bien connu on y rencontre parfois des loups roux dont notre cabinet d’hsitoire naturelle possède des individus de forte taille, de couleur fauve très vif, sans aucun mélange si ce n’est de chaque côté du dos, à peu près au milieu de sa longueur, à la queue et à l’extrémité des oreilles où l’on remarque des poils bruns. Ce loup a été tué il y a environ dix ans dans le bois des Clavières entre Croutelle et Ruffigny, sur la route de Poitiers à Bordeaux. Après avoir prouvé, je crois, que le loup et le chien peuvent s’accoupler à l’état sauvage, et que de leur rapprochement résulte des races batardes qui se sont multipliées beaucoup dans notre département il ne nous reste plus qu’à décrire les deux métis que possède le musée d’histoire naturelle, ce que nous allons faire le plus succintement possible :

1. Un métis mâle, tué dans les bois de Sauvigny le 8 décembre 1849. Ce loup, qui nous a été donné sous le nom de louvard, mot qui indique un jeune loup de moins de quinze mois a le dessus du corps, du cou, l’extérieur des cuisses ainsi que la queue noirs, les côté noirs mélangé de quelques poils blancs, couleur qui se remarque, exempte de mélange sur les épaules et de chaque côté du cou qui sont noirs où elle forme une sorte de bande peu étendue ainsi que sur le sternum entre les membres antérieurs. L’intérieur des membres, tant antérieurs que postérieurs, de même que le bas des jambes, le dedans et la base des oreilles, une tâche au dessus de chaque œil et sur les joues, sont d’un fauve vif. Le dessous de la gorge est d’un roux blanchâtre et la machoire inférieure est noir en dessous. Oreilles dirigées en arrière, tombantes et cassées comme celles de certains chiens, museau un peu effilé. Ongles noirs, excepté les deux intermédiaires du pied gauche de derrière et un du droit. Poil assez long et feutré, surtout à la queue, laquelle est assez touffue.

2. Un métis femelle, tuée dans les bois des Coussières, commune de Marnay et d’Anché le 9 mai 1851 par le maire de Marnay, M. Alfred de Cressac. D’un quart environ plus fort que le précédent, il a le pelage d’un beau nois si ce n’est sous la gorge, à l’extrémité de la machire inférieure en dessous, entre les jambes de devant sur le sternum, à l’extrémité de la queue et au bas des quatre membres, surtout à la jambe gauche de l’avant qui sont blancs. Oreilles droites, museau effilé, poil presque ras et peu feutré, la queue surtout qui n’est pas touffue[10] »

Dans l’Aube, en 1878, ce sont des loups « de grande taille et de pelage clair » qui fréquentent les forêt de la vallée supérieure de l’Aube [11] . « Trois loups noirs et deux gris » sont tués la même année dans l’Orne et le Calvados selon la presse cynégétique de l’époque [12] .

En 1933, on peut lire dans le journal « la Nature » : « Avant la guerre de 1870 il n'y avait dans le pays que le loup de France, gris, avec une tache noire reliant le coin de l'oeil au bas de l'oreille, des favoris blancs se reliant à la gorge blanche. A partir de cette guerre, il est venu des loups qu'on disait allemands, beaucoup plus foncés, sans tache blanche à la gorge [13] ».

Quant au loup blanc, « le grand loup blanc que tous les chasseurs ont vu mais que personne n’a jamais tué », comme dit Maupassant [14], il semble avoir surtout hanté les légendes, les contes et les nouvelles malgré l’expression « être connu comme le loup blanc » . Citons tout de même cette maigre trace solognote rapportée par le Journal de Gien qui veut qu’une « grande louve blanche » sortie sur la route d’Argent à Brinon, à la hauteur de La Bourdinière, « avait suivi une patache [15] jusqu’à l’entrée du chemin de fer d’Argent et avait abandonné avant les premières maisons [16] » et ces propos d’un célèbre veneur, Le Couteulx de Canteleu [17] en 1890 :

« On trouve quelquefois en France des loups jaune pâle, d'autres presque blancs et pas mal de loups noirs; toutefois, tous les noirs que j'ai vus m'ont toujours paru plus ou moins métissés, ce qui arrive assez souvent pour une louve sans mâle qui, dans sa chaleur, s'est fait accompagner et servir par quelque chien de berger errant et vagabond. De là naissent des métis qui, recroisés avec de vrais loups, donnent quelquefois des animaux bizarres, comme j'en ai pris deux portées : les uns noirs, les autres jaunes avec des taches blanches au cou et au ventre, et la tête presque comme celle d'un dogue, quelques-uns avec le bout de l'oreille tombante. J'en ai pris un qui était presque tout blanc et bien loup pur; je pense que c'était un cas d'albinisme. »


Pour en savoir plus : « Drôles de loups et autres bêtes féroces » 


Sources 

[1] Beauvais de St Paul. Souvenirs d’un vieux louvetier, Vannes, 1892.

[2] J. Oberthur. Gibiers ne notre pays. Librairie des Champs Elysées, Paris. 1940.

[3] A. Lançon. Les animaux chez eux. Chapitre « Le chien » par G. de Cherville. Paris 1882.

[4] Seine et Marne.

[5] Observations de M. de la Fresnaye, qui les tenait de M. de Clock, de Falaise, rapportées par M. Mauduyt père dans « Du loup et des races ou variétés dans le département de la Vienne ». Bulletin de la Société académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts, Poitiers, 1851.

[6] non daté (vers 1880).

[7] Balzanes : tâches blanches sur les pattes

[8] Ernest Olivier. Faune du Doubs. Mémoires de la société d’Emulation du Doubs, Besançon, 1883.

[9] Paul Paris. Un cas d’hybridation entre loup et chien. Bulletin de la Société zoologique de France, volume 35, 1910.

[10] M. Mauduyt père, Du loup et des races ou variétés dans le département de la Vienne. Bulletin de la Société académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts, Poitiers, 1851.

[11] Bulletin de la Société des sciences naturelles de l'Ouest de la France, tome 8, 1908

[12] La Chasse illustrée, citée par raymond Rollinat, Le loup commun, Revue d’Histoire Naturelle, Paris, 1929.

[13] Lettre de L de la Bastide, de Confolens, au journal la Nature, 1933.

[14] Guy de Maupassant. Au soleil. 1902.

[15] Patache : voiture hippomobile

[16] Gérard Desjeux. Les loups. Le Journal de Gien, 20 février 1997

[17] Le Couteulx de Canteleu, Manuel de vénerie française, Paris, Hachette, 1890.