Des loups en forêt de Fontainebleau ! 

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En novembre 2013, les loups étaient annoncés par la presse à sensation en forêt de Fontainebleau. Un avant goût sans doute de la progression vers l'ouest du carnivore avant son entrée triomphale dans Paris. Du moins si l’on en croit certains médias, toujours avides d'émotions fortes !

A la même époque ;d’autres journaux nous annoncent plus prudemment, son « retour prochain » en forêt de Fontainebleau, calculant même qu’il y serait « dans moins de trois ans [1]».

Ces loups sont supposés venir de l’Aube et de la haute Marne (et au delà des Vosges). Depuis, les loups bellifontains se sont faits plus discrets. Mais, en fait, il n’y a rien d’impossible à ce « retour du loup » puisque la région fut fréquentée par le prédateur jusqu’à une époque pas très éloignée. Comme d’ailleurs toute la France.

Ainsi, en 1920, le loup était encore présent en haute-Marne [2]. En 1924, il est signalé dans le département voisin de l’Aube, en forêt de Clairvaux, où des battues sont organisées [3]et aussi dans l’Yonne, près de Joigny [4]. En 1933, il est mentionné près de St Dizier [5], puis en 1940, près d’Ancy le franc, dans l’Yonne [6]et à nouveau en 1942 en haute Marne [7]. Enfin, dans les années 1970, on tue encore deux loups en Seine et Marne : un à Gesvres, près de Meaux en 1972 [8]et un autre le 30 août 1944 à 40 km de là, à Férolles Attigny [9].Peut-être s’agissait-il là d’animaux échappés de captivité, comme l’hypothèse en a été formulée, mais rien ne permet vraiment de l’affirmer.

« En Forêt de Fontainebleau, écrit le Dr Dalmon, historien de la forêt, on trouvait les loups alités dans les fourrés impénétrables au milieu des rochers ». Ils en sortaient « pour faire leur nuit », les vieux souvent très loin, les jeunes près des villages et le long des rares ruisseaux [10]».

Au XVII ème siècle, les chasses aux loups, princières et royales, sont fréquentes dans les forêts d’Ile de France et nous renseignent sur la présence effective de l’espèce dans la faune locale. . Dunoyer du Noirmont, un historien de la chasse a relevé les chasses du grand Dauphin : Le 24 octobre1686, à Fontainebleau, « Monseigneur prit le plus grand loup qu’il eust pris de sa vie ». Il récidive le 27 octobre : « Monseigneur alla à la billebaude quêter un loup dans la forêt. Il en trouva un, fit la plus belle chasse du monde et tua le loup [11]» . En 1687, le 24 octobre, il tue encore deux loups à Fontainebleau. D’autres chasses au loup sont encore notées en 1701 : « Monseigneur et Monsieur le duc de Bourgogne allèrent à quatre lieues courre le loup avec les chiens de M. de Vendôme »,et, toujours à Fontainebleau, en octobre 1704 : « Monseigneur courut le matin un loup qui battit toute la forêt et qui ne fut pris que fort tard ». En 1692, il aurait attaqué un loup en forêt de Fontainebleau et ce n’est qu’au bout de quatre jours de poursuite que l’animal aurait été pris près de Rennes comme l’explique « La Feuille du cultivateur » en 1792 : « On donne pour certain que le Grand-Dauphin ayant attaqué un vieux loup dans la forêt de Fontainebleau , son équipage le prit au bout de quatre jours aux portes de Rennes en Bretagne , encore fut-il forcé autant par famine que par fatigue, car, les soirs, on le cernoit dans le premier bois où il le retirait et on l'y rattaquoit le lendemain. L'équipage trouvoit , dans les environs , de quoi se substanter, mais le loup , pendant la nuit, n'avoit d'autre ressource que quelques racines , nourriture peu propre à réparer ses forces [12]».

En 1728, la cour séjourne à Fontainebleau. Le « Mercure français » note que depuis le début du séjour, 27 loups y ont été pris à courre. Le 13 octobre, « l'équipage du Roi pour le loup, joint à celui du Marquis de Livry,prend un loup et une louve d'une grandeur énorme [13]». Dans ses notes sur la chasse à courre en forêt de Fontainebleau en 1726, un historien, Ernest Bourges, note que le Roy assistait aux laisser-courre des équipages du comte de Toulouse, du comte d'Evreux,des ducs de Gesvres et d'Epernon,du duc de Gramont,du duc de Luynes, de M. de Livry et de l'abbé de Broglio « qui força en sa présence un loup et un sanglier [14] ». On chasse également le loup à l’aide de chiens courants. Au XVIème siècle, on voit François 1er rétribuer le sieur de Bézard « pour l’aider à supporte la dépense et nourriture d’un grand nombre de lévriers, dogues, mâtins et autres chiens que le Roi lui a commandé d’entretenir pour la destruction des loups en forêt de Bière (Fontainebleau)et pour acheter des cannages propres à apasteller les dits loups afin de rendre leur prise plus facile [15]».

Au XIXème siècle, on signale (1804) une « invasion de loups » à Fontainebleau. En novembre, le corps d'un habitant est retrouvé mutilé. Un loup et une louve sont « poursuivis et tués dans un des égouts de la place Ferrare [16]».

1808 : « on lâche un loup énorme dans le parc de Fontainebleau pour l’offrir en chasse à Charles IV d’Espagne [17]» .

1810 : « Les gardes forestiers de la forêt de Fontainebleau prennent un loup vivant et le relâchent pour l’offrir àune chasse de Napoléon 1er[18]».

1824 : Le marquis de Ségy et le comte de laTour du Pin Chambly, lieutenants de louveterie, tuent, à Fontainebleau, une louve et trois louveteaux.

1845 : Plusieurs loups sont tués en forêt deFontainebleau au lieu dit La Haie au Roi dans des battues organisées par le marquis de Saluces [19].Les 10 et 22 décembre « des loups » sont pris au piège en forêt de Fontainebleau par le garde-chef Barbier [20].

1847 : Un louveteau est tué à coup de sabre par le garde champêtre de la commune de Bourron qui faisait sa tournée dans les bois du marquis de Montgon, riverain de la forêt [21].

1847 (12 décembre) . Battue en forêt de Fontainebleau : « Le 12 décembre dernier, la première neige tombée à Fontainebleau a été bien mise à profit. Les gardes Amédée Delamotte et Leman fils, profitant de la circonstance, sont parvenus à détourner, sur les trois heures de l’après-midi, trois loups qu’ils travaillaient depuis le matin et qu’ils ont enfin rembuchés dans l’enceinte séparant la coupe de Trappe Charrette des pins des Grands Feuillards. Quand on a commencé la battue, les trois animaux étaient encore au liteau et, un quart d’heure après, la destruction était accomplie. C’étaient deux grands loups et une louve. Le plus grand des loups a été tué par un chasseur de Fontainebleau, M. Bridou. C’était un superbe animal que le chasseur a envoyé pour être empaillé à l’un des professeurs du jardin des plantes, M. Valenciennes. Monté par Perrot, le plus habile préparateur du lieu, chez qui nous l’avons vu, il est destiné à la collection de l’Ecole normale. Le second loup a été abattu par le garde Amédée Delamotte. Quant à la louve, grièvement blessée par le sous inspecteur, M. de la Giglais,on l’a suivie longtemps par les rougeurs, mais sans pouvoir la rejoindre [22] ».

1847. Forêt de Fontainebleau : « Deux jours après cette première expédition, (soit le 14 décembre) au moment où le Bey de Tunis, quittant Paris arrivait à Fontainebleau, un autre loup et sa louve ont encore été détournés dans le canton du Rosoir : la louve a été manquée, mais le loup, tiré en tête a été sérieusement touché et tout porte à croire qu’il sera mort dans quelque fourré. Enfin, le 11 janvier courant, le garde Dumilâtre a pris au piège une louve qu’il a apportée vivante à l’Inspecteur, M. Marrier du Bois d’Hyver, et qui figurera, dit-on, dans la collection de M. le compte de Paris, confiée également aux soins de Perrot. Voilà donc, en moins d’un mois, quatre loups de détruits dans cette seulei nspection [23]».

1850 (vers). Le loup était « assez commun du temps de de Sinéty » note le Dr Dalmon [24]en 1935 ( Elzéar de Sinéty, naturaliste, louvetier, résidait au château de Misy près de Montereau Fault Yonne. Il dressa, en 1854, un « catalogue desmammifères de Seine et Marne »).

1852-1870 : La vénerie impériale se déploie dans les forêts d’Ile de France.. A de la Rue [25] note des déplacements pour chasser les loups et les sangliers dans les forêts de Villefermoy ou de Fontainebleau.. On y pratique la chasse au loup en battue aidée par des rabatteurs du cru qui ne ménagent pas leurs efforts : « La forêt de Villefermoy est très fourrée il y a des enceintes qu'on croirait impénétrables, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de villages en France où l'on trouverait des paysans qui consentissent à les traverser; ici, les rabatteurs passent partout avec un incroyable entrain ». Tout effort mérite récompense : « Vers le milieu de la journée, deux grands feux furent allumés au carrefour de la Meunière. Pendant que nous nous chauffions les pieds en fumant un cigare, on distribua de l'eau-de-vie aux rabatteurs qui l'avaient bien méritée ». Deux loups et cinq sangliers furent tués au cours de cette chasse.

Dans le même document, A de la rue cite sans les dater précisément, d’autres chasses au loup, en forêt de Fontainebleau. Il ne s’agit cette fois ni de chasses àcourre ni de battues mais de chasses « de destruction » organisées par les lieutenants de louveterie :

« Les gelées et les neiges ayant interrompu les laisser-courre de la vénerie impériale, stationnant alors à Fontainebleau, plusieurs chasses de destruction eurent lieu encore dans la forêt, sous les auspices du baron Lambert, lieutenant de vénerie.Le premier jour, un loup, détourné par le garde Huard aux rochers de Milly, fut tiré et blessé par le piqueux Lafeuille. On suivit l'animal aux rougeurs jusque sur le mont Girard, où il fut abandonné à la nuit. Détourné le lendemain dans le même canton, il fut achevé par les brigadiers Audibert et Delamotte. Pendant ce temps, un autre loup, rembuché au canton de la Haute-Borne, fut blessé et perdu. Le jour suivant, une louve remise par le garde Noël, a été tuée par le brigadier Provost. Le lendemain,un autre loup, détourné au Clos-du-Héron,a été tué par le garde Fery. En quinze jours, il avait été détruit neuf sangliers et cinq loups. Les cultivateurs ont dû être enchantés d'un pareil résultat [26] ».

Il semble qu’on utilisait également une méthode encore plus radicale pour détruire les loups : « Parfois même on incendiait les bois pour détruite les portées » signale l’historien J. Loiseau dans « Le Massif de Fontainebleau [27] » . Le procédé était bien connu en Dauphiné, d’où le terme de « brûleurs de loups » utilisé dans cette région pour qualifier ceux qui se livraient à la chasse aux loups.

Pour protéger les troupeaux, les bergers vont donc utiliser, au cours des siècles des moyens extrêmement variés, à défaut d’être toujours efficaces. Les propriétaires de troupeaux cherchent à se prémunir contre ces défaillances . Ainsi à Darvault, prèsde Nemours, en 1636, un acte notarié indique que le pâtre communal « devra payer la moitié de la valeur des vaches blessées par le loup si elle meurt [28]».. En forêt de Fontainebleau, à Recloses, en 1842, on prend la précaution de contrôler la perte d’un animal, une délibération précise « qu’au cas oùune bête à cornes sera perdue ou mangée du loup le pâtre devra remettre la peau au propriétaire [29]».

Les diverses catégories de pièges vont laisser également quelques traces. .Jean-Marc Moriceau [31] signale trois "fosses à loups" sur le pourtour de la forêt de Fontainebleau, une, maçonnée, de 2m50 de profondeur « vers la mare à Bauge », une seconde« en bordure de la garenne de Cumiers » qui semble déjà connueen 1302, et une dernière « en bordure de la seigneurie de Bourron » qui apparaît dans un document de 1403.

1870 : « Les loups avaient été très communs en Seine et Marne jusqu'en 1870, selon Oberthur[32] Le dernier loup de la forêt de Fontainebleau aurait été tué en 1870 près de Vulaines selon Loiseau[33] . Le DrDalmon [34] écrit qu'un loup (le même ?) a été tué en 1870 en forêt de Fontainebleau. Et il précise : « Il est probable que c'est par manque de tranquillité et de ressources, par suite de nouveaux aménagements, perfectionnement des armes, hardiesse des gens et surtout raréfaction des bêtes mises en pâture dansla forêt et ses alentours. La vaine pâture supprimée, le loup n'avait plus qu'une nourriture de hasard dans le cheptel sauvage insuffisante ».

1873 Le loup semble encore présent en forêt de Fontainebleau en 1873 si l’on en croit le journal« la Chasse illustrée [35] » qui écrit : « on signale la présence de loups « en chair et en os et non pas en peinture » en forêt de Fontainebleau. On va devoir « nommer un Comité de protection du Comité de protection artistique de ladite forêt, sinon les membres qui se promènent en ce moment sous les chênes centenaires vont être dévorés fréquemment ».

1873 : « Actuellement, écrit le forestier Domet, la présence d’un loup dans nos bois est une véritable rareté. On en a détruit trois depuis 1854 [36]».

1879 : « Le dernier loup de la forêt de Fontainebleau a fui de la forêt lors du grand hiver de 1879 par un soir de décembre en éteignant la lanterne du chef de gare de la station de Montigny sur loing ( ?). Ce loup fut pris à Vulaines alorsqu’il passait la Seine. Depuis cette date on n’en a jamais revu [37] » (cette mention du Dr Dalmon date de 1935).

A suivre !

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Extraits de « Le loup, en France au XXème siècle » et « Le loup, autrefois, en Beauce et dans ses environs » 

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Sources :

[1] Le Journal du Dimanche, 14 octobre 2013.

[2] J. Pardé. Les loups. revue forestière française . Sd.

[3] Le Gaulois no 16951 du 3 mars 1924.

[4] Sylvie et Robert Biton, Les loups dans l’Yonne, 1992.

[5] La Gazette du village, 1er janvier 1933.

[6] Sylvie et Robert Biton, Les loups dans l’Yonne, 1992.

[7] Edmond Rossi, L'Histoire du loup en pays d'azur . Alandis, Cannes 2008.

[8] Véronique Campion Vincent. Les réactions au retour du loup en France, une analyse tentant de prendre les rumeurs au sérieux » Anthropozoologicano 12, 2000.

[9] François Grout de Beaufort 1988. Écologie historique du Loup Canis lupus L. 1758 enFrance. Thèse de Doctorat es Sciences soutenue le 27 mai 1988 à Rennes. SFF,Paris.

[10] Dr Dalmon. Les gros mammifères de la forêt deFontainebleau. Moret, 1935.

[11] Dunoyer de Noirmont. Histoire de la chasse en France depuis les temps les plus reculés. Paris. 1868.

[12] Feuille du cultivateur, tome 2. Paris.1792

[13] Le Mercure de France. 1728.

[14] Ernest Bourges. La chasse à courre à Fontainebleau en 1726. Recherches sur Fontainebleau. 1890.

[15] J. Baillon. Nos derniers loups. Orléans. 1990.

[16] René Alleau. Guide du Fontainebleau mysrérieux. Tchou. Paris. 1967.

[17] A. Durand. Chronologie de Fontainebleau, Fastes de Fontainebleau. Cité par Roger Gauthier, les loups dans la vallée du Loing. Bulletin de l’association des naturalistes de la vallée du Loing. Moret, 1938.

[18] A. Durand. Chronologie de Fontainebleau, Fastes de Fontainebleau. Cité par Roger Gauthier, les loups dans la vallée du Loing.Bulletin de l’association des naturalistes de la vallée du Loing. Moret, 1938.

[19] le Journal des chasseurs, octobre 1845.

[20] Le Journal des chasseurs, décembre 1845.

[21] Le Journal des chasseurs, mars 1847.

[22] Le Journal des chasseurs, janvier 1847.

[23] Le Journal des chasseurs, janvier 1847.

[24] Dr Dalmon. Les gros mammifères de la forêt de Fontainebleau. Bulletin des naturalistes de la vallée du Loing. 1935

[25] A. de La Rue . Les chasses du second Empire, 1852-1870 Firmin Didot. Paris. 1882.

[26] A. de La Rue . Les chasses du second Empire, 1852-1870 Firmin Didot. Paris. 1882.

[27] J. Loiseau. Le massif de Fontainebleau. 1935.

[28] Roger Gauthier. Les loups dans la vallée du Loing. Bulletin de l’association des Naturalistes de la vallée du Loing, 1938.

[29] Roger Gauthier. Les loups dans la vallée du Loing. Bulletin de l’association des Naturalistes de la vallée du Loing, 1938.

[30] Alain Denizet, Au coeur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire. Centrelivres. Luisant. 2007.

[31] Jean Marc Moriceau. L’homme contre le loup. Fayard, Paris.2011.

[32] J. Oberthur. Gibiers de notre pays. Paris, 1940.

[33] J. Loiseau. Le massif de Fontainebleau. 1935.

[34] Dr Dalmon. Les gros mammifères de la forêt deFontainebleau. Bulletin des naturalistes de la vallée du Loing. 1935.

[35] La Chasse illustrée, 5 octobre1873.

[36] Paul Domet, Histoire de la forêt de Fontainebleau. Hachette. Paris. 1873.

[37] Dr Dalmon. Les gros mammifères de la forêt deFontainebleau. Bulletin des naturalistes de la vallée du Loing. 1935.