Le loup, le chien, la rage et le cochon

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En 1815, à Gidy et Cercottes, dans le Loiret, entre la plaine et la forêt d’Orléans, les nommés Gilbert et Tribouillard tuent deux chiens enragés et toucheront une prime [1]. La démarche ne doit pas être fréquente puisque le Préfet demande au ministre de l’intérieur l’autorisation de verser la prime , ce qui lui vaudra d’ailleurs cette réaction, notée en marge du document de la main du ministre : «oui, mais écrire au Préfet que c’est à eux de faire ces petites dépenses sans m’en demander la permission comme de grands enfants ».

En 1884, des chiens « errants et sauvages » se font remarquer dans le canton de Brou en Eure et Loir écrivent le photographe François Merlet et l’historien Claude André Fougeyrollas dans une revue cynégétique [2]. Hélas, les détails de cette observation ne sont pas connus.

Il est à ce propos assez étonnant que le plus fidèle ami de l’homme ne soit pas plus souvent cité dans les archives. Pourtant, au milieu du XIXème siècle une statistique établie sur trois ans, de 1865 à 1868, fait apparaître des chiffres troublants. La rage est alors présente dans 49 départements, on y compte 320 personnes mordues, dont un tiers concernent des enfants de 5 à 15 ans.

Sur les 320 animaux qui ont infligé les morsures, on trouve 284 chiens et 26 chiennes, et seulement 5 morsures ont été provoquées par des chats et 5 par des loups ou louves [3].

Plus tard, à l’époque de Pasteur, d’autres statistiques, celles des malades soignés par le savant, donneront des résultats voisins (mais il est vrai qu’alors, le nombre de loups présents en France avait déjà fortement baissé).

En 1870, un rapport sur la rage est présenté à l’Académie française. Le chien y est clairement montré du doigt :

« Comment n'être pas frappé de ce fait, que des trois espèces [4]susceptibles de contracter la rage, celle que nous avons asservie, que nous soumettons à des contraintes de toute sorte, est la seule qui, eu dépit et en raison même de ces contraintes, de cet asservissement tyrannique, nous menace continuellement de graves dangers. Non seulement la rage se montre chez le chien domestique et civilisé avec une fréquence désastreuse, mais elle y acquiert aussi une malignité et une puissance contagieuse qu'elle n'a évidemment pas chez les espèces libres [5] ».

Les chiens enragés, même s’ils semblent peu mentionnés comparativement aux autres « bestes » préoccupaient cependant fortement nos ancêtres comme le montrent ces quelques notes qui concernent la Beauce :

A St Piat, on ordonne aux habitants « d'avoir à tenir leurs chiens à la chasse pendant deux mois, parce qu'il est passé dans ce bourg un chien enragé qui a mordu plusieurs personnes ».

A Nogent, Nicolas Mercier écope d’une amende « pour avoir refusé de faire tuer son chien mordu d'un chien enragé ».

A Bérou, on enquête « pour constater les pertes qu'a causés un chien enragé au troupeau d'Yves Hervé ».

A Courville, une sentence de police ordonne aux habitants « de tenir renfermé, pendant un mois, tous les chiens et chats, parce que plusieurs ont été mordus par un chien enragé ».

A Lèves, il est prescrit « detenir les chiens à l'attache pendant un mois, à cause d'un chien enragé qui a parcouru le bourg et la cavée de Lèves ».

A Epernon , une ordonnance depolice impose « de tenir les chiens à l'attache pendant 10 jours, àcause d'un chien enragé qui a parcouru les rues d'Epernon [6]».

A St Vincent des bois, il fautaussi tenir les chiens à l’attache dans les hameaux de Brouvilliers etd'Epineux,« à cause d'un chien enragé qui a parcouru les dits hameaux » .

A La Fontenelle, en 1747, onsignale « des chiens enragés qui courent [7]».

Les registres paroissiaux livrent également quelques cas :

Le 21 août 1652, à Marolles les Buis, le curé inhume Louys de Beaulieu, 12 ans « mort d’un chien enragé ».

Le 19 mai 1658, à La Loupe, inhumation de JeanHyaquin « mort à cause d’ une morsure d’un chien enragé ».

Le 8 juin 1681. Chatillon en Dunois. Inhumation d'Etienne Robillard, âgéde 19 ans, « décédé d'une mort violente , ayant esté blessé d'un chien enragé ».

A Bonneval, vers 1700, la femme de Louis le Secq, tourneur en bois est « mordue par son chien qui était enragé ».

Le 14 mai 1707, à Montoire sur le Loir, le curé enterre Abel Mallangeau âgé de soixante ans environ « mort de la rage six semaines après avoir été mordu aux mains par un chien enragé qu'il tint jusqu'a ce qu'on l'eût tué à coups de baston ».

Les cochons eurent eux aussi, leur part de responsabilité dans tous ces évènements dramatiques. Une part de responsabilité que l’on ne connaît pas et que l’on ne peut que suggérer. Et pourtant : « Les porcs et les truies, au moyen âge, couraient en liberté dans les rues des villages, et il arrivait souvent qu'ils dévoraient des enfants; alors on procédait directement contre ces animaux par voie criminelle » écrit Emile Agnel en 1858 dans un ouvrage consacré aux procès d’animaux [8]. Pour le « Musée des familles » (1870) « Les cochons ont, à ce qu'il paraît, toujours eu du goût pour la chair humaine, et en particulier pour celle des petits enfants [9]» .

Les porcs reconnus coupables d’anthropophagie étaient jugés : des cas de procès sont connus en 1403 à Meulan, où une truie est une truie est jugée puis suppliciée « pour avoir dévoré un enfant [10] ».

En 1499 à Lèves, près de Chartres, c’est un enfant « d'un an et demi à peu près, qui a été mis à mort par un porc âgé de trois mois [11]».

En 1552 à Chartres, un pourceau est condamné « à être étranglé pour avoir occis une jeune fille [12]».

En août 1723, « un enfant de deux ans est dévoré par un porc » à Montrieux près de Vendôme [13] .

Cette mise en cause des porcs est même officiellement reconnue par l’administration [14] qui écrit en 1841 :

« Sont considérés comme animaux vicieux et malfaisants les chiens hargneux , ceux qui vaquent dans les rues, sans maître , à cause des accidents qu'ils peuvent occasionner;les chevaux ombrageux ou mal dirigés ; ceux qui mordent et donnent des coups de pied; les taureaux, les bœufs , les vaches et même les béliers, qui peuvent blesser les passants à coups de cornes ou de tête, et enfin les porcs, qu'on a vus souvent mordre et dévorer des enfants ».

En 1853 c’est à propos de la relation d’une affaire criminelle particulièrement atroce que l’on retrouve encore mention d’un porc mangeur d’enfant : Une domestique de Crucheray, près de Vendôme « la fille Burette », est jugée pour un triple infanticide . Au cours de l’interrogatoire, elle déclare au tribunal avoir « jeté au porc »son troisième enfant à la demande du nommé Oury, son maître et père du nouveau-né : « Mon maître m'a dit : « Il faut le donner à manger au porc. » Et il m'a fait lui-même la conduite jusqu'à l'étable. Là, j'ai jeté mon enfant au cochon. Le lendemain je suis revenue pour voir. Il n'y avait plus que des petits os dans l'auge ». Oury est ensuite interrogé par le Président du tribunal qui lui rappelle une coïncidence troublante : trente ans auparavant, en 1824, une autre de ses domestiques, Marie Duval avait été exécutée à Blois pour avoir tué et fait dévorer son enfant par un porc [15].

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Ces lignes sont extraites de « Le loup, autrefois en Beauce » et celles qui suivent de « Le loup, autrefois, en Sologne »  . Voir aussi  Drôles de loups et autres bêtes féroces  

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Les chiens, sans doute aussi nombreux - sinon plus - que les loups à errer dans les campagnes, furent, comme les loups, sujets à la rage, ce que note également Toussenel [16] dans son ouvrage « L’Esprit des Bêtes » : « Le chien est sujet, comme le loup, à la rage ; le chien mord plus d'enfants et tue chaque année plus de moutons que le loup (…) Le chien abandonné à lui-même n'est guère moins redoutable que le loup pour tout son voisinage » .

En Indre et Loire, en 1829, la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département d'Indre-et-Loire le note également : « Dans les campagnes surtout, où la surveillance absolue est impraticable, une foule de chiens errants répandent souvent l’effroi et si l’un d’eux est atteint de la rage, il la communique rapidement dans toutes les fermes d’alentour [17] ».

La maladie est connue depuis longtemps. «Les signes d’une telle rage sont la queue leue et toute droite, la gueule fort noire, sans écume, le regard triste et de travers » écrivent en 1625 les auteurs de« l’Agriculture et la maison rustique » et ils donnent cette recette :

« Quand les chiens sont mordus de chiens enragés, il faut les plonger par neuf fois, l’un après l’autre, dans une pippe pleine d’eau marine, ou, à défaut d’eau marine, d’eau où on aura fait fondre quatre boisseaux de sel, cela les empêchera d’enrager [18] ».

A la fin du XVIIIème siècle les Mémoires de la Société Royale de Médecine [19]décriront de nombreux cas de rage chez le chien et les tentatives infructueuses des médecins pour soigner la maladie :

« Le chien, cet ami fidèle de l'homme, est en même temps cet ennemi dangereux et redoutable. Il est de tous les animaux domestiques celui qui contracte le plus ordinairement la rage et qui la communique le plus souvent. Lorsqu'il est attaqué, il se jette avec fureur sur ce qui l'environne, porte au loin la désolation et le désespoir; dévore indistinctement les hommeset les troupeaux, Se transmet encore à tous les êtres vivants que sa dent terrible et meurtrière peut atteindre le germe brûlant et destructeur qui le consume ».

A la même époque, un médecin de La Charité sur Loire, correspondant de la Société Royale de Médecine, rédige pour cette publicationun bilan des soins qu’il fut amené à prodiguer dans la région de 1765 à 1782. Sa statistique est intéressante car elle confirme sur une période relativement longue(17 ans) et pour un territoire restreint (les environs de La Charité sur Loire) que le chien est bien le vecteur principal de la transmission de la rage .

Plusieurs dizaines de cas de personnes ou d’animaux atteints de la rage sont ainsi décrits par le détail : près de 80 cas concernent des chiens,quelques cas des animaux divers, deux chats, une truie, des vaches . Les loups ne figurent que dans 5 cas.

Sous l’effet de la maladie, les loups et les chiens porteurs du virus rabique développent des comportements hyper agressifs qui épouvantent les observateurs :

« On a vu des chiens quitter la maison de leur maître, mordre des animaux, rentrer au logis, boire, manger et périr de la rage; des loups et des chiens enragés traverser des rivières; un loup enragé dévorer un chien » (…) « Sauf les habitudes, qui ne sont pas les mêmes , la rage a lieu chez le loup comme chez le chien. Trolliet a prouvé que ses morsures ne développent pas plus tôt la rage , mais il pense qu'elle se montre plus souvent à leur suite qu'après celle des chiens, parce que, dit-il, le loup s'élance au visage, et fait des blessures plus profondes dans une partie nue, tandis que le chien ne mord ordinairement l'homme qu'en courant et à travers les habits [20]».

Les morsures d’un chien enragé semblent tout aussi redoutées que celles d’un loup : « Sa bouche distille une plus ou moins grande quantité d'écume et de bave ; sa langue sort de cet antre écumant,infectée et chargée de bile, c'est communément dans cet état qu'il se jette sur les hommes et sur les animaux qui se trouvent sur son passage, il les mord encourant et sans s'arrêter ; et si on ne l'assomme pas, il meurt plus tôt ou plus tard dans des convulsions effroyables [21] ».

Dans le sud de la France, on semble même craindre davantage les chiens enragés plutôt que les loups :« Loups et chiens enragés ravagent plusieurs départements du midi , la Lozère, le Cantal, le Tarn et Garonne et l’Aveyron sont surtout éprouvés par ce nouveau fléau . Les chiens enragés causent des ravages encore plus graves, ils ne sont pas seulement un objet de terreur pour les personnes mais aussi pour le bétail qui ne se trouve plus en sûreté dans les fermes » peut-on lire dans La Chasse illustrée en 1880 [22].

En 1780, Andry, qui sera un des médecins de Napoléon rapporte une anecdote qui illustre bien la désespérance des familles frappées par la maladie : une bergère berrichonne, atteinte de la rage, faillit être tuée par sa famille : ses parents et ses proches « s'occupaient déjà du moyen de lui ôter la vie » quand l'intervention d'un magistrat empêcha cet homicide. La chose se passait à Vignon [23], en Berry, au siècle dernier . Le curé du village écrivit « qu'il s'était élevé avec force contre ce projet,mais qu'il n'était pas toujours au pouvoir des pasteurs de persuader [24] ».

En 1828, un maire de Sologne crut même être atteint de la rage suite à.. une indigestion (il s’agit apparemment de Souesmes où le maire se nommait Jaupitre en 1816 et où cette famille était implantée) . L’incident est raconté par un médecin de l’Hotel-Dieu, Armand Trousseau :

« Nous venions d'inoculer la clavelée à trois cents moutons qui appartenaient à un maire de la Sologne, M. Joupitre. Tout en parlant des maladies virulentes en général, M. Joupitre nous raconta qu'il avait été affecté de rage. Voici dans quelles circonstances : un chien de ferme avait voulu mordre notre hôte au bras, et à la même époque le même chien avait mordu bon nombre d'animaux qui étaient morts de la rage. A quelques mois de cet accident, le jour de Pâques, au sortir de la messe et pendant un déjeuner oùl 'on avait fait de son mieux pour réparer les sévères abstinences du carême,tout à coup M. Joupitre s'écrie qu'il était enragé ; il ne pouvait plus manger,il ne pouvait plus boire, et déjà notre hôte délirait, lorsque sa femme, pour persuader à son mari qu'il n'a qu'une indigestion, l'engage à se mettre les doigts au fond de la bouche; le conseil devait être bon, car le malade se mit à vomir abondamment, et il ne fut plus question de rage [25]» .

La rage des chiens n’est pas un phénomène marginal. En 1852, l'Assemblée législative s’en émeut et une discussion a lieu sur l'opportunité de rétablir l'impôt sur les chiens afin de lutter contre la maladie :

« L'impôt,en réduisant le nombre de ces animaux, restituerait à une destination plus généreuse et plus morale les millions qu'ils dévorent. Enfin, on sait les cas nombreux d'hydrophobie qui se produisent annuellement. L'été dernier surtout a été signalé par des accidents de ce genre, si fréquents, à terribles, que Paris et la France entière en ont été, pondant un mois, épouvantés. La réduction du nombre des chiens, par suite de l'établissement d'une taxe,aurait pour résultat de réduire le nombre des cas de rage [26]» .

Le 9 septembre1767, Mair Anne Rogeat âgée de 4 ans de Sancerre « est blessée au bras gauche par un chien enragé [27]» .

En juin 1771, un chien qui gardait les vaches de M.Barbier, fermier de Corbins [28] dans la généralité d’Orléans devient enragé et blesse le gardien des bestiaux et un grand nombre de vaches et de taureaux dont une partie meurt de la rage. A la demande de l’intendant d’Orléans M. de Cypierre, un médecin de La Charité sur Loire, M. Baudot [29], se rend sur place pour y prodiguer ses soins aux bestiaux.

Le 20 juillet 1775 un voiturier de Lyon est mordu « au pouce et sur le dessus de la main droite » par un chien enragé appartenant à un aubergiste à Bonny [30].

A Orléans, en 1780, un nommé Etienne Champion est attaqué« par un gros chien soupçonné d'être enragé qui après lui avoir fait une plaie assez profonde, avec déchirement à la main gauche, et une autre moins grande à la partie inférieure et interne de l'avant-bras près du poignet, le mordit à la partie supérieure et postérieure de la cuisse droite, dans laquelle il lui enfonça les dents de la profondeur d'un pouce et demi ; le terrassa. et lui fit une quatrième plaie au bas-ventre , heureusement légère, parce que seshabits le garantissaient en partie [31] ».

A Marcilly en Gault, en 1905, un chien enragé mord une vingtaine d’autres chiens et trois personnes [32] .

En 1868, un médecin orléanais, le Docteur Mignon [33], propose ces quelques chiffres : Selon l’homme de science, sur 319 cas de rage communiquée àl’homme, 261 auraient eu le chien comme origine, alors que le loup n’est jugé responsable que dans 31 cas. Viennent ensuite le chat (14 cas) le renard (1cas) etc... Ce médecin ajoute « C'est, en effet, du chien surtout que les dangers de contagion de la rage à l'homme sontà redouter, or, il y a 14 millions de chiens au moins enEurope. On voit que la rage à l'état latent, pour ainsi dire, ne manque pas d'éléments de germination et de propagation » .

En 1886, c’est Pasteur qui fait une communication à l’Académie des Sciences, reproduite dans le journal «Le Temps » du 14 avril. Il y donne le nombre de ses patients en traitement contre la rage, avec ce détail : 688 personnes mordues par des chiens enragés contre 36 mordues par des loups . Cependant il faut noter qu’à la fin du XIXème siècle la population lupine est déjà en forte régression suite à la loi de 1882 qui organisera l’éradication de l’espèce.

Onne savait pas comment soigner cette terrible maladie. En Loir-et-Cher on connaît cet ancien remède : « on hache des pieds de la plante appelée« corne de cerf » [34] qu'on jette dans des œufs bien battus ; on ymet ensuite de la poudre provenant d'une vieille poutre de chêne. Ce mélange forme une omelette qu'il suffit de manger pour être guéri [35] ».

En 1817, un charretier de Fay aux loges, en forêt d’Orléans est mordu par une louve enragée. Il est transporté à l'Hôtel-Dieu d'Orléans. Le rapport du médecin détaille les efforts entrepris – en vain – pour le tirer d’affaire :

« Jacques Paillet, âgé de dix-huit ans, charretier à Fay-aux-Loges, département du Loiret, était à garder un parc de bestiaux dans la forêt d'Orléans, pendant la nuit du 29 au 30 août 1817,lorsqu'il fut assailli par une louve enragée, qui lui fit une plaie considérable à la partie supérieure de la tête dans la direction de la suture coronale. Un large lambeau, résultant de la division du cuir chevelu,avait été réappliqué à l’instant même de l'accident, par un officier de santé qui s’était contenté de cautériser les bords de la plaie. Ce jeune homme vint à l'Hôtel-Dieu le premier septembre, deux jours après avoir été mordu. La plaie avait beaucoup saigné. On coupa les cheveux sur ses bords; on la lava avec de l'eau et du vinaigre, et on la cautérisa aussi profondément qu'il fut possible avec le Muriate d’Antimoine. Les jours suivans on pansa avec des plumaceaux [36] trempés dans du vinaigre et enduits d'un mélange d'onguent digestif et vesicatoire. Les bords de la plaie étaient, matin et soir, frottés avec l'onguent mercuriel [37] . A l'intérieur, on administra une tisane de valériane,acidulée avec le sirop de vinaigre. On donna la poudre de Palmarius [38] à la dose de deux gros par jour. La plaie ne tarda pas à être vermeille, et on se contenta de la panser avec de la charpie sèche. Le malade @resta à l'Hôtel-Dieu environ deux mois, et sortit le 12 novembre 1817,complètement guéri.

Hélas, ensuite, le bel optimisme du docteur se fissure. Jacques Paillet est ramené à l’hôpital trois semaines après : la plaie est redevenue douloureuse, elle a un demi pouce d’étendue, elle est ovalaire et de couleur vermeille. Le docteur panse la plaie avec un « digestif animé » une sorte d’onguent à base de térébenthine, de jaune d’œuf, d’huile de millepertuis et de diverses teintures,censé favoriser la cicatrisation des plaies. En vain, Le 17 à dix heures dumatin, le malade éprouve un resserrement du pharynx. On essaye de le faire boire, mais il est saisi d'un « léger mouvement convulsif « à la vue du liquide. On lui fait également« une forte saignée du bras ». A midi, on lui applique deux vésicatoires (un onguent qui provoque le soulèvement de l’épiderme) un sur la nuque, l’autre sur la cicatrice. On lui donne un lavement auquel on ajoute quinze grains de musc, une substance odorante d’origine animale censée soigner diverses affections comme le hoquet spasmodique, les palpitations, et on lui administre de la poudre de racine d’Alisma Plantago (plantain d’eau) réduiteen bols avec quantité suffisante de miel.. ainsi qu’une cuillerée de potion anti-lysique (anti-rabique) qu’il avale avec beaucoup de peine. Un autre médecin, le docteur Ranque, vient en aide au docteur Jallon . Malgré ce renfort l’état du charretier empire :

« A huit heures, son pouls, vite et lent, ne donnait que 40 pulsations par minute. On essaya de le faire boire avec une cuiller percée : ses yeux s'animèrent , son visage s'enflamma et les mouvemens convulsifs furent plus violens. Enfin , il avala une cuillerée de tisanne avec une telle précipitation, qu'il semblait désespérer de la possibilité de la faire passer avec les mouvemens naturels de la déglutition. Lorsqu'on agitait l'air près de lui, soit avec un mouchoir, soit avec les rideaux de son lit, le spasme recommençait à l'instant. Il en était de même lorsque, sans en être aperçu, on soufflait légèrement sur lui. Cataplasme avec la décoction de Belladone (plante toxique utilisée comme calmant etantidouleur) à la partie antérieure du col, lavement avec addition de seize grains de musc et d'une cuillerée de la potion; application d'un sachet de musc et de camphre sur la poitrine, nouvelle administration des poudres d'Alicia Plantago, à la dose de deux gros, rien ne ralentit le développement des accidens ».

Puis la déglutition devient impossible, son pharynx paraît « englué d’une mucosité tenace » ,la sueur roule sur son visage, ses yeux sont étincelants . Le docteur Jallon observe :

« Il crachait sans cesse ou sur son lit ou au visage de ceux qui l'approchaient. Il avertissait les personnes qui l'entouraient de s'éloigner, parce qu'autrement il les mordrait, et qu'elles deviendraient comme lui ».

On essaie à nouveau la poudre d’alisma, le sirop de fleur d’orange.. mais rien n’y fait :

« A six heures, les fonctions cérébrales, jusqu'alors assez intactes, furent dans un désordre inexprimable :œil hagard, ris sardonique, remplacé presqu' aussitôt par la fureur; altération profonde des traits du visage ; passage brusque et fréquent des prières et des larmes aux menaces, des sentimens de la reconnaissance et de la piété à un délire érotique et à des provocations lubriques . A sept heures, le malade se leva sur son séant, implora d'une voix forte les secours de celui qui le veillait, le suppliant de lui ôter ce qui lui serrait la gorge. Il grinçait les dents, son visage était plus animé que jamais. Enfin après cet accès, qui dura dix minutes, il pâlit considérablement, tomba sur le côté, eut encore quelques mouvemens convulsifs et mourut ».

La suite du rapport du docteur Jallon est une réflexion sur l’efficacité des traitements testés et il dénonce au passage une croyance ancienne qui voulait que la rage soit provoquée par la peur de l’animal mordeur :

« Que des affections vives de l'âme, que des mouvemens brusques et violens de colère; que la joie et l'épouvante donnent rapidement la mort ou déterminent un ensemble de symptômes nerveux, parmi lesquels se remarqueront la constriction du pharynx et l'horreur de l'eau ,c'est un fait incontestable; mais, lorsqu'un individu a été mordu par un animal enragé, attribuer la rage qui survient, non à la morsure, mais à la frayeur que l'animal a causée, ou à la crainte de devenir enragé, c'est ce que repoussent et la raison et l'expérience. Autant vaudrait prétendre que la crainte de la Syphilis, après un commerce suspect, peut en développer tous les accidens . Il y a quelques années, une louve enragée, d'une taille extraordinaire, porta la désolation dans un village voisin d'Orléans. Elle se précipita sur un grand nombre de femmes, occupées dans un champ, à cueillir de l'herbe. Un enfant fut dévoré. Huit de ces femmes furent plus ou moins mordues toutes éprouvèrent le même effroi, la même horreur. Celles qui avaient été mordues furent amenées à l’Hôtel-Dieu d'Orléans. On cautérisa leurs plaies avec le Muriate d’Antimoine, et on les soumit à divers traitement internes. Une seule devint enragée au bout de cinq mois et l’on découvrit par la douleur qu’elle y ressentit avant l’invasion de l’accès qu’une petite plaie située à l’épaule et dont elle n’avait point parlé avait échappé à la cautérisation. Les autres femmes, qui n’avaient point été atteintes par l’animal n’éprouvèrent que de légères indispositions, effet naturel de l’effroi dont elles avaient été saisies mais aucune n’a présenté le plus léger symptôme de rage. Un âne et un cheval, mordus par cette louve, périrent enragés [39]».


Sources : 


[1] Archives nationales F 10 473.

[2] François Merlet et Claude André Fougeyrollas. Avons-nous encore des loups en France ? Plaisirs de la chasse. Janvier 1972.

[3] Chiffres tirés de Le Correspondant, Volume 82,Douniol éditeur. Paris, 1870.

[4] Le chien, le chat et le loup.

[5] Commentaires signés Arthur Mangin, d’une étude sur la ragemenée par M. Bouley et présentée à l’Académie des Sciences en 1870 parus dans Le Correspondant, recueil périodique. Charles Douniol éditeur, 1870.

[6] Inventaire sommaire des Archives d'Eure et Loir antérieures à 1790 par Lucien Merlet, série B.

[7] Christian Léger. La vie quotidienne dans le Perche avant la révolution. L’exemple de la région de Droué à travers les documents. Luisant.1988.

[8] Emile Agnel. Curiosités judiciaires et historiques du MoyenAge: procès contre les animaux. Paris. Dumoulin, 1858.

[9] Musée des familles, lectures du soir, Paris. 1870.

[10] Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Firmin Didot. Paris

[11] Musée des familles lectures du soir,Paris. 1870.

[12] Archives historiques et littéraire du Nord de la France, et du Midi de la Belgique. Valenciennes. 1842-1864.

[13] Chroniques du curé Regnard . Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois tome 27 1888 .

[14] Éloi-Marie-Mathieu Miroir, Ch Jourdan Prudhomme. Formulaire municipal contenant l'analyse, par ordre alphabétique de toutes les matières qui sont du ressort de l'administration municipale avec le texte des lois, ordonnances et règlements qui s'y rapportent, et un recueil complet de formules de tous les actes qu'on peut être dans le cas de rédiger dans une mairie, Grenoble. 1841.

[15] EM. Vanderbusch et Ch Brainne. Mémorial français, histoire de l’année. Firmin Didot. Paris. 1854).

[16]Toussenel. L'esprit des bêtes. 1847.

[17]Annales de la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département d'Indre-et-Loire, 1829.

[18]Charles Estienne et Jean Liébault. L’agriculture et maison rustique. 1625.

[19]Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[20] Extraits du Dictionnaire des sciences médicales: composé des meilleurs articles puisés danstout les dictionnaires et traités spéciaux qui ont paru jusqu'à ce jour, Volume12 Editeur Aug. Wahlen, Bruxelles.1830.

[21] Philippe Chabert, Pierre Flandrin. Instructions et observations sur les maladies des animaux domestiques...Mme Huzard éditeur, 1809.

[22] La Chasse illustrée, 17 janvier 1880.

[23] Vignon : localisation précise non déterminée

[24] Andry, Recherches sur la rage. Paris. 1780.

[25] ArmandTrousseau. Clinique médicale del'Hôtel-Dieu de Paris Volume 2 J.-B. Baillière, 1865. L’anecdote n’est pas localisée plus précisément.

[26] Jean-ClaudeBarthélémy Gallix Histoire complète de Napoléon III empereur des français. Morel, Paris, 1853.

[27] Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[28] Corbins :localisation précise inconnue

[29] Rapport de M.Baudot, correspondant à La Charité sur Loire de la Société Royale de médecine. Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[30] Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[31] Rapport de Beauvais de Préau, docteur en médecine à Orléans, Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[32] Note sur blog internet de D. Lemaire

[33] Quelques motssur la prophylaxie de la rage par le Docteur J. Mignon, Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences, Belles-lettres et Arts d'Orléans, 1868.

[34] Corne de cerf : plantain corne de cerf ( plantago coronopus).

[35] Eugène Rolland. Faune populaire de la France, tome 3,Paris. 1881.

[36] Pansements constitués de morceaux de toile broyés

[37] Onguent contenant du mercure

[38] Poudre de Palmarius : poudre censée guérir de la rage, du nom du médeçin qui l’a décrite.

[39] Hydrophobie par morsure dans le traitement de laquelle on a fait sans succès usage de l’Alisma-Plantago. Observation recueillie à l'Hôtel-Dieu d'Orléans ,et communiquée par M. Jallon, médeçin. Bulletin de la Société d'agriculture,sciences, belles-lettres et arts d'Orléans. 1819.