Bêtes cruelles beauceronnes

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Article rédigé avec des extraits de Extraits de « Le loup, autrefois, en Beauce »,  « Le loup, autrefois en Sologne » et « Le loup, autrefois en forêt d'Orléans » (CPE Romorantin, 2011). Sur le même sujet, voir aussi « Drôles de loups et autres bêtes féroces » 

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Les « bestes cruelles », « bestes farouches », « bestes féroces » et autres « bestes dévorantes » rencontrées dans les registres paroissiaux ou dans d’autres documents étaient - elles de simples loups, des loups « déviants » mangeurs d’hommes, des loups ou des chiens enragés, des métis de loups et de chiens, d’autres animaux ? Ou tout cela à la fois ?

L’interprétation de ces écrits est délicate. Pour tenter d’apporter quelques éléments de réflexion, il fallait d’abord réunir un nombre suffisamment significatif de données : Près de 400 ont été réunies s’échelonnant sur un peu plus de deux siècles (dates extrêmes : 1581 - 1814) . Elles concernent toute la plaine de Beauce et sa périphérie immédiate. Il s’agit dans la quasi totalité de cas d’actes relatifs à des inhumations mentionnées par les curés sur leurs registres et retrouvées en exploitant des sources bibliographiques diverses [1].

Quels sont les animaux qui apparaissent dans ces actes ? Ces dénominations sont-elles fiables ?

Qui sont les victimes des «bêtes » désignées par les prêtres ?

Plutôt des filles (plus du double des hommes) et plutôt des jeunes. Sur quelques 394 victimes inhumées ayant fait l’objet d’actes dans les registres paroissiaux, 225 sont de sexe féminin, 112 de sexe masculin. Les autres cas ne sont pas renseignés (parfois la mention « enfant » ou « adulte »est portée sur l’acte sans autre précision mais le curé peut aussi ne porter aucune information se bornant à indiquer qu’il a procédé à une inhumation). 96 victimes sont des enfants de moins de 10 ans, 65 victimes ont de 10 à 20 ans , 39 ont de 20 à 60 ans, et une dizaine ont plus de 60 ans. L’âge des victimes n’est mentionné que dans un peu plus de la moitié des cas.

Malgré le caractère forcément partiel de cette statistique, la répartition dans le temps montre cependant une tendance : on constate un net « pic » à la fin du XVIIème siècle, où on nota plusieurs périodes de grande pauvreté et de famines à répétition au cours desquelles, sans doute, les populations humaines en état de faiblesse étaient plus vulnérables et sujettes à la mort et aux maladies..

1580 à 1600 : 28 cas

1600 à 1620 : 2 cas

1620 à 1640 : 6 cas

1640 à 1660 : 82 cas

1660 à 1680 : 41 cas

1680 à 1700 : 136 cas

1700 à 1720 : 3 cas

1720 à 1740 : 24 cas

1740 à 1760 : 59 cas

1760 à 1780 : 4 cas

1780 à 1800 : 7 cas

après 1800 : 3 cas

Si l’on prend la fourchette 1640 – 1700, soit une période d’une soixantaine d’années pendant laquelle les attaques des« bêtes » furent au maximum de leur intensité, on obtient 261 décès, soit une moyenne de 4 victimes par an, ce qui est finalement très peu quand on considère la surface concernée. Même si l’on considérait que ces morts causées, ou attribuées, aux prédateurs de tout poil n’ont pas toutes été mentionnées par les curés (ou retrouvées) et que l’on multipliait ce chiffre par trois, quatre ou cinq on arriverait à une mortalité qui resterait malgré tout relativement faible par rapport aux autres causes de mortalité de l’époque qui étaient particulièrement dévastatrices : les guerres, la peste, la famine etc..

Sans oublier que quelques crimes tout ce qu’il y a de plus humain ont bien dû se produire et être camouflés derrière les attaques des « bestes féroces ». C’est entout cas ce que suggère également Paulette Couturier, auteur d’une étude publiée en 1982 dans le bulletin de la Société Archéologique d’Eure et Loir [2]. Elle dit avoir comparé diverses causes d’insécurité sur une période donnée avec les 65 cas authentifiés de victimes certaines des loups. Elle constate qu’en premier lieu arrivent les assassinats (110 cas) puis viennent les décès divers dus notamment aux rigueurs climatiques (une centaine de cas). Elle en conclut que les 65 cas de victimes de loups collectées, comparés aux autres cas de morts brutales « ramènent le phénomène à une proportion raisonnable ».

Enfin, on peut sans doute considérer qu’il y a bien eu certains loups dits« anthropophages » qui s’attaquèrent ici où là aux proies faciles qu’étaient les enfants gardant les bestiaux, mais il serait probablement risqué de formuler des hypothèses solides sur leur nombre par rapport à l’ensemble des « bêtes » mentionnées par les curés. Par contre, il apparaît vraisemblable que beaucoup de « bêtes » enragées ont été à l’origine de nombre d’accidents.. Sans oublier quelques molosses de ferme ensauvagés, enragés ou pas, métissés ou non de loup..

En 1835, le rédacteur anonyme d’un article sur la chasse au loup paru dans le Journal des haras et des chasses donne quant à lui cette appréciation sans ambiguïté sur la dangerosité du loup : « S'il attaque les hommes, on peut être assuré qu'il est enragé. Hors ce cas, qui malheureusement se rencontre assez fréquemment, le loup, ennemi du grand jour, se contente de rôder la nuit autour des lieux habités. Il cherche à s'emparer de quelques bestiaux égarés ou en retard, et fait plus souvent sa nourriture habituelle d'animaux morts que d'animaux vivans [3]».

Les termes utilisés par les curés font apparaître en premier lieu « la bête » et ses variantes (bête féroce, bête cruelle etc..) avec 205 cas . Vient ensuite « le loup » et ses variantes (loup enragé, loup ravissant etc..) avec 166 cas. Enfin, dans une vingtaine de cas supplémentaires, on ne trouve pas de dénominations exploitables (il s’agit de l’inhumation de personnes trouvées mortes et inhumées après avoir été « dévorées » mais sans que la cause du décès ne soit connue ou explicitée)

Parfois les curés cèdent la place aux notaires pour consigner les agressions des« bestes ». En 1646 et 1647, les habitants du village des Grouets, sur la rive nord de la Loire près de Blois, après avoir fait une vaine procession autour de la paroisse pour demander que cessent ces ravages, demandent à un notaire de dresser la liste des morts d’enfants tués ou dévorés. André Prudhomme [4] a retrouvé dans un minutier des Archives du Loir et Cher l’acte qui relate cette affaire : une douzaine de noms y sont mentionnés, avec, parfois, des détails sur le type d’agression : on y trouve les formulations habituelles : « pris à la gorge », « emportée et mangée », « emportée mais secourue » ..

Un assez grand nombre d’écrits peuvent laisser penser que le terme « la bête » pouvait également désigner le loup. Comme cet acte du curé de La Chapelle d’Aunainville, en 1692, dans lequel il note avoir inhumé Jeanne Demans, 6ans, « étranglée par un loup appelé la bête ». Ou comme l’affaire de la bête dite « de Chaingy » près d’Orléans dont on sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une louve enragée. A noter aussi cette série de morts, pas moins de 25, signalée par Christian Léger [5] à la Ville aux clercs, entre 1595 et 1598, où le curé mentionne pratiquement à chaque fois la responsabilité du loup.

De là à considérer que les « bestes cruelles » dévoreuses de bergères étaient toutes des loups, il y a un pas que, peut-être, il serait sage de ne pas franchir trop rapidement... Ce doute semble d’ailleurs partagé, du moins en partie, par l’historien André Prudhomme qui écrit : « Nous ne saurons jamais combien d’enfants et de femmes, mangés par le loup, avaient auparavant été massacrés par les hommes. Les XVIIème et XVIIIème siècles furent une période où les crimes de toutes natures furent nombreux ».

André Prudhomme s’interroge aussi sur les conditions dans lesquelles les curés procèdent aux inhumations : « le cimetière, dit-il est une terre bénite où l’on ne peut inhumer que les défunts qui ont témoigné leur foi » d’où, peut-être, la tentation de certains curés d’expliquer l’absence des « derniers sacrements » par des cas de force majeure : « mort subite, mort par la bête, par noyade » réels ou imaginaires..

Certains prêtres, prudents dans la relation qu’ils font de ces accidents, s’en remettent à l’opinion des habitants : à St Laurent des bois, en 1751, le curé inhume une fillette « trouvée mangée par une bête féroce qu'on prend pour un loup » dans le bois dépendant de la sainte chapelle de Châteaudun. En fait, il exprime, avec ces quelques mots, le fait qu’il ne connaît pas vraiment la raison du décès puisque la fillette a été découverte déjà morte. A noter que dans une vingtaine de cas semblables, des curés disent avoir enterrés les « ossements », ou les « restes du corps » de victimes dont ils ne connaissent pas les causes de décès.On devine seulement qu’après leur mort, des bêtes sauvages, les mêmes ou d’autres, ont dévoré les corps.

Quelques mentions d’inhumations suite à des évènements tragiques non précisés :

ATremblay le vicomte (28), en1616, on inhumeun corps« mort la face mangée » .

A Videlles (91), le 31 mai 1655, inhumation de Julienne Babin « étranglée et enterrée. Cette pauvre fille décollée et à moitié dévorée, et sans tête ».

A Auneau (28), en avril 1660, inhumation de Marguerite Goulu « morte de la rage le 15 avril ».

A Draveil (91), en 1669, inhumation de Louis Jamin, vacher de la commune, « mordu au visage, mort le 29 avril ».

A Hermeray (78), le 30 octobre 1679, inhumation des ossements de l'enfant Gilles Poulain.

A Sonchamps (78), en 1680, inhumation des ossements de l’enfant Marie Delachaume « dévorée par une bête carnassière ».

A Gazeran (78), le 8 octobre 1681, inhumation d'un enfant de 7 ans, « dévoré ».

A Orphin (78), le 14 mai 1682, Inhumation de Catherine Dumart, 40 ans,« dévorée dans les bois de Poyers ».

A Orphin (78) le 2 janvier 1682, inhumation d'une fille de 13 ans « dévorée proche la Garenne des Vaux ».

A Orphin (78) le 10 janvier 1683, inhumation d'une vieille femme « dévorée ».

A Pierres (28) en 1693, inhumation« d’une petite fille de deux ans, attaquée. On a retrouvé une partie du corps le lendemain, la tête trois jours plus tard ».

A Aunay sous Auneau (28) le 27 novembre 1693, inhumation du reste du corps de Marie Haveron 9 ans « laquelle enfant a été dévorée dans le bois d'Auneau ».

A Orgerus (78), le 15 juillet 1694, inhumation de Louis Blondeau, 12 ans, « malheureusement étranglé au milieu de la campagne ».

A Saran (45), en 1696, on inhume« quelques ossements » de Philippe Pazard, 8 ans, « dévoré par les loups », ou de Christine Cauchou, 3 ans et demi, et encore en 1697 de Marie Lejeune, 9 ans « dévorée » [6].

A Lignières (41), le 12 février1742, inhumation « des restes de la tête » de Jean Bournault.

A Luplanté (28), le 30 mai 1748, inhumation de Laurent Dunois, 8 ans, « presque dévoré ».

A Saint Arnoult (78), le 12 septembre 1751, inhumation de « la tête et quelques os », (..) « côte et quelques os » (..) et « une jambe attenante à l'os de la cuisse » de Marie Hult, 8 ans.

A Prunay (41), le 29 juin 1752, inhumation de Jeanne Oury, 12 ans, « dévorée hier soir, laquelle bête lui a mangé la xx » (mot illisible) .

Le Journal du Loiret [7] relate en 1851 un fait divers macabre du même genre survenue à Montereau, dans le Loiret. Un homme qui gardait ses vaches vit soudain sortir son chien d'un champ de blé, tenant dans sa gueule la tête d'un enfant nouveau-né. L'enquête montrera que le bébé avait été abandonné là par une femme qui avait déjà plusieurs enfants et qui sera condamnée à 10 ans de travaux forcés pour infanticide .

Dans d’autres cas, on parvient semble-t-il, à voir, l’animal, mais on ne reconnaît pas le loup, dont l’aspect devait pourtant être familier aux villageois, comme à Périgny, en1743 : Inhumation de Madeleine Guillon, 5 ans, déchirée par un loup« que l'on dit être différent de ceux du pays ».

Cette notion de « loup différent » ou de « loup étranger »revient régulièrement dans les registres paroissiaux. Certaines descriptions d’ailleurs font vraiment penser à des chiens ou à des hybrides de loups et de chiens : en 1653, à Moigny sur école, Jean Bareau est attaqué par une bête « en forme de métis » qui avait « le poil blond et le col blanc ».

En 1730, vers Vendôme, apparaissent des bêtes « cruelles et extraordinaires que l’on décrit ainsi : « ce n’étoit point loups cerviers [8], cependant elles paraissoient être de la race des loups. Il y en avait de poil rouge et de gris de souris, collerette blanche ».

A la même époque, un curé signale « l’apparition d’animaux énormes », peut-être les mêmes, vers Montoire [9] :« Il y en avait au pelage rouge, gris, et même noir avec une collerette blanche. On signalait des victimes. A Villavard, Ambloy, Houssay, Lunay, on eut à déplorer la mort d'un grand nombre d'enfants. On n'en compte pas à Montoire.Cependant, on vit une de ces bêtes au Patis, mais on ne put l'atteindre. Une d'entre elle fit même son apparition de grand matin sur la place du marché et dans le faubourg St Laurent. A Valleron, une femme en mit une en fuite avec des brins de paille [10]. On en tua plusieurs à Thoré et près de Vendôme. On en vit encore en 1734. Un homme et une femme furent cruellement blessés. Alors on en abattit une dans la forêt de Ste Oustrille. Ce n'était point des loups cerviers et cependant elles en avaient la puanteur».

Charles Marcel Robillard, dans son ouvrage « Folklore de la Beauce » mentionne également ces hybrides de chiens et de loups : « Il arrivait que des animaux errants et dangereusement agressifs ne fussent pas exactement identifiés. Certains étaient des chiens perdus, retournés à l’état sauvage. D’autres « masles bestes » provenaient de l’accouplement d’un chien et d’une louve [11]».

Au XIXème siècle, d’autres témoignages, venant de chasseurs cette fois, font toujours état de la présence d’hybrides dans la nature.. En 1868, un lecteur de la Chasse illustrée signale un cas en Brie : « J’ai connu un de ces hybrides dans une ferme de la Brie. Il vous caressait le jour,mais dans la nuit il étranglait les poules. Il léchait les hommes mais il mordait les enfants. Le fermier fut obligé de s’en débarrasser avec 30 grammes de strychnine [12]».

Les agriculteurs, qui sont aux premières loges pour observer ces évènements, constatent également que des métis de loups et de chiens battent parfois la campagne. La « sous commission des loups » de la Société des Agriculteurs de France [13] signale l’existence, en 1880, dans le Morvan, d’un animal « que l’on croit être un métis de loup et de chien », et qui ravage les basses-cours. Les paysans du lieu qui l’appellent le « lapoupou » constatent « qu’il lape comme un chien ».

« Le chien est son ennemi né, écrit de son côté le naturaliste Anselme Desmarest en 1820, cependant on a des exemples assez nombreux de rapprochement de ces deux espèces,desquels il est résulté des métis tenant plus du loup que du chien,et qui pouvaient produire en s'accouplant soit entre eux, soit avec des individus de l'espèce du chien [14]».

Un autre cas de probable métissage est mentionné près de Chateauneuf en Thymerais en 1872 : « M. le Docteur Poulain, de Chateauneuf, ayant réuni quelques chasseurs dont je faisais partie, le mardi 25 courant, il a été tué neuf lièvres, un chevreuil, puis, pour bouquet, un magnifique loup noir abattu par M.Poulain. Ce loup, âgé de sept à huit mois pesait 26 kilos. Un autre loup, également noir, mais beaucoup plus grand, a été également tiré 12 à 15minutes après à environ 500 mètres du premier par deux chasseurs des nôtres, l’un à quinze, l’autre à vingt mètres de distance. Le loup tué était bien plus fortement constitué quoique plus ramassé que le loup ordinaire. Un des gardes de la forêt me dit avoir vu, quelques temps avant, quatre loups noirs traversant une ligne mais qu’il les avait pris pour des chiens [15]».

Avec le développement des techniques d’analyse ADN, des études contemporaines très récentes (2012), au Canada, en Slovénie, auraient permis d’établir que la couleur noire, chez le loup, était le signe d’une ancienne hybridation« loup/chien ». On peut légitimement se demander si autrefois les loups « noirs » signalés ici et là dans la littérature par un certain nombre d’auteurs anciens n’étaient pas également issus de tels métissages? Et ceci jusqu’au XIXème siècle puisqu’on en tue deux dans l’Orne, en 1867 et en 1876, le premier dans la forêt de St Evroult et le second, qui pesait 40 kilogs, près de Nécy, par un nommé Pichon, d’Argentan [16]. A signaler encore un loup mentionné par le forestier Paul Domet [17]« d’une belle couleur nankin [18]» piégé en forêt de Fontainebleau pendant le règne de Louis Philippe. D’après Joseph Lavallée, auteur de « La chasse à courre en France » (1856) ce loup avait été tué par M. Greffulhe, un veneur local, et offert au Muséum National d’Histoire Naturelle.

Enfin, à noter cette lettre, envoyée à la rédaction du Journal de l’Orléanais par un lecteur des environs de Marchénoir, qui témoigne de manière détaillée de l’attaque sur plusieurs personnes d’un animal qui ne ressemble pas aux loups habituellement rencontrés par ce témoin et qui, de plus, semble être atteint de la rage :

« Le récit que je vais vous faire ,Monsieur et bon ami , ne vous fera pas , je crois , indifférent. Mardi 16 de ce mois , sur les 5 heures du soir , une louve sortant des bois d’Ecoman s' est jetée sur deux jeunes vachers , en a saisi un et l’a étranglé malgré les efforts de son camarade qui n' avait qu' un petit bâton pour l' attaquer , et les cris de la mère qui était accourue avec une de ses voisines . Des fagoteurs vinrent au bruit , mais n' ayant aucune sorte d'armes, ils réussirent seulement à écarter la louve , qui dirigea sa fuite vers la paroisse d' Ecoman où elle rencontra une femme montée sur un âne, donna plusieurs coups de dents à l' âne , terrassa la femme, l'éventra , la déchira dans plusieurs parties , arracha ses poches où il y avait du pain et les enterra .

De là la Bête le porta vers Viévi ou elle rencontra deux femmes qui chassaient aux alouettes , à la brune , avec un long filet ; elle se contenta de leur faire quelques morsures puis vint dans le bourg où elle surprit le boulanger qui sortait d' une maison voisine ,se jeta sur lui , lui arracha un oeil , la moitié de la mâchoire inférieure , et lui déchira en partie les épaules et les cuisses. Enfin elle lâcha prise aux cris et à l' arrivée de quelques personnes qui osaient à peine approcher , la croyant enragée.

Le lendemain au matin, sur les six heures, elle sortit du bois de notre ferme du Rambert , se jeta lui un marneur qui arrivait monté sur son âne, écarta l' âne à coups de dents , et mordit à différentes parties ce marneur qui , quoique jeune et robuste, fut pris de frayeur au point de ne pouvoir se défendre . Son compagnon qui était dans la marnière, en sortit aux gémissements , l’animal le prévint, alla à sa rencontre, le terrassa lui arracha Ion bonnet avec une partie de l' occiput .

Ce jeune homme , âge de 17 ans , se sentant déchiré , ne perdit pas la tête , s' arma de courage , recommanda son âme à Dieu , et se leva incontinent sur les genoux , saisit d' une main la louve par une patte de derrière ,et de l' autre , par la mâchoire inférieure , la terrassa à son tour, la pressa avec ses genoux, puis s' empara d' un bâton et la chargea vigoureusement.

Les gens de la ferme voisine arrivèrent alors achevèrent la destruction de l’animal qu' on transporta à la ferme . Deux chirurgiens qu' on avait envoyé chercher , s' empressèrent de l' ouvrir ; ils trouvèrent dans l’estomac une oreille , un oeil et une partie de mâchoire , avec deux dents des malheureuses victimes de sa voracité : On conjecture de là , sans cependant trop d'assurance , que la louve n' était point enragée . On a administré , au préalable, les remèdes indiques pour la rage . Le jeune vainqueur , âgé de 17 ans , et orphelin , a été voituré à l' Hôtel-Dieu de Châteaudun , avec recommandation auprès du Subdélégué.

Je désirerais , mon cher ami , que vous fissiez inférer dans le Journal de l’Orléanais le récit de cet événement si propre à intéresser toutes les personnes qui ont des sentiments d' humanité . Puissent le courage et i'adresse de ce jeune Hercule lui mériter une récompense bien due , pour avoir purgé le canton d' un animal aussi terrible , aussi destructeur !

On a remarqué que cette louve avait la tête fort grosse et le museau plus épais et épaté que les animaux de son espèce ne l' ont ordinairement [19]».

En 1768, un expert es loups, Delisle de Moncel [20], pense quant à lui que ces « loups étrangers au pays » viennent dunord de l’Europe : « Ils se font multipliés dans nos régions septentrionales. Il est aisé de concevoir qu'une partie de ces loups se feront fortuitement séparés de leurs troupes, et auront gagné de proche en proche nos frontières. Dans les dernières guerres d'Allemagne, ils ont détruit une grande partie de bestiaux , du gibier , et dévoré des chevaux et des hommes, surtout dans les campements de l'arrière saison, et à la suite des grandes batailles. Ces animaux, poussés de bois en bois, seront parvenus aux confins de la Lorraine , du Verdunois, du Clermontois, et se seront arrêtés comme pour dernier asile, dans les bois qui bornent les plaines immenses de la Champagne ». Un autre chasseur de loups célèbre (il partit même chasser même la Bête du Gévaudan) M. d'Enneval,d'Argentan, qualifié de « plus grand et le plus habile chasseur de loups du Royaume» par Le Verrier de La Conterie[21], un auteur cynégétique originaire lui aussi de la région, aurait également constaté l’apparition « d'une race de loups noirs » en Normandie et l’aurait détruite.

A défaut d’explications certaines sur l’identité des responsables de ces morts violentes, les curés font parfois preuve d’imagination. Certains ne sont pas loin de penser que ces « bêtes féroces » sont des « fléaux de Dieu envoyés pour punir les hommes de leurs pêchés ». Celui de Bailleau sous Gallardon est plutôt pessimiste : il craint même que tous les fléaux de Dieu joints ensemble nefinissent par anéantir le genre humain ! Une sorte de fin du monde avant l’heure.. D’autres restent dans le domaine de la zoologie et nous parlent de léopards, de panthères, d’onces, et pour les plus imaginatifs, de sorciers : le 25 juillet 1634, aux Chateliers, on inhume Jean Malassis, « ledit enfant ayant esté emporté et dévoré par une beste en espèce de loup; toutefois, croiance de ceux qui l'ont veue est que c'est ung sorcier ou sorcière » estime le curé.

En 1801, c’est le très officiel Journal de la Préfecture qui décrit une affaire de bête féroce survenue à St Denis les Ponts. Un animal féroce « qui ressemble à un loup » mais qui va finalement s’avérer n’être qu’un chien, ou un animal issu d’une hybridation loup/chien, sème la panique dans une ferme . Récit officiel par le rédacteur de service :

« Le 30 fructidor, an 9, un animal féroce ressemblant à un loup paru dans la commune de Pont, arrondissement communal de Chateaudun, répandit l’épouvante parmi ses habitants et attaqua tout ce qui s’offrit à sa vue. Il s’introduisit dans la ferme dite « du Bazard [22]»et allait dévorer un enfant qui s’y trouvait lorsqu’une servante courageuse parvint à le sauver. Aux cris de cette servante, plusieurs domestiques s’étant armés, volèrent à la rencontre de l’animal et lui tirèrent plusieurs coups de fusil dont il ne parut aucunement blessé. Des chiens, lâchés contre lui, furent ou mutilés ou étranglés. La nuit qui survint put seule le soustraire à la poursuite des habitants de la ferme. Le lendemain, à cinq heures du matin, il reparut dans le même endroit. Une femme qui venait de puiser de l’eau fut attaquée par lui et ne trouva son salut que dans une fuite précipitée. Une vache, qui paissait dans un champ voisin fut terrassée par l’animal et allait être mise en pièces lorsque le citoyen Foisy, garde forestier, qui le poursuivait depuis la veille, l’atteignit et parvint à lui faire lâcher prise en lui tirant deux coups de fusil. L’animal blessé n’en devint que plus furieux, il se jeta sur le citoyen Lelard père, gardien de bestiaux . Aux cris de ce malheureux, son fils, jeune homme de quinze ans, accourut armé d’un fusil et se précipita sur l’animal qui tomba, percé de trois balles dans le poitrail mais se releva aussitôt. L’enfant ne put opposer qu’une faible résistance : renversé, désarmé, déchiré au bras, il ne lui restait aucun espoir d’échapper à une mort inévitable lorsque son père, se saisissant du fusil s’en servit comme d’une massue et frappa la bête à coups redoublés. Le bois de l’arme ne peut résister et vola en éclats. Mais le canon qui restait entier a suffit au citoyen Lelard pour achever la défaite de son terrible ennemi. L’animal détruit paraît d’une espèce étrangère au pays : il a des caractères de ressemblance avec le loup, mais il participe en même temps du chien dogue. Sa tête surtout est monstrueuse et ses mâchoires sont armées de la manière la plus redoutable [23] ».

D’autres curés prennent en compte une très ancienne remarque qui voulait que des loups, ayant suivi les armées, étaient devenus mangeurs d’hommes et s’étaient accoutumés à manger de la chair humaine, comme à Vayres sur Essonne en 1654, où une petite Marthe est dévorée par des bêtes « qu'on estime être loups acharnés au sang humain » ou du côté de Maintenon, en 1680 : « Il est à supposer que ces misérables bêtes, qui s'attaquoient plutôt aux hommes qu'aux bestiaux, avoient suivi les armées, et que, s'estant nourries de soldats morts dans les combats, elles ne vouloient plus d'autre nourriture que de chair humaine ». Ou encore à Prunay en 1752 où le prêtre inhume la tête de Jeanne Mohier, 3 ans « le corps dudit enfant ayant été emporté par un loup vorace dans le bois et personne ne put trouver le corps ».

Au fil des temps anciens, les observations qui décrivent les risques générés par des loups mangeurs d’hommes ou de cadavres ne sont pas rares et se situent toujours dansun environnement extrêmement dur pour l’homme :

« Jusqu'à l'année 1440 et au delà, il n'y eut dans les campagnes ni paix ni sécurité; les laboureurs n'osaient plus cultiver la terre; les gens de la campagne se sauvaient dans les bois ou se cachaient, parce que les gens de guerre prenaient et mettaient à rançon tous ceux qu'ils trouvaient. La famine devint extrême; elle venait de ce que les laboureurs étant tués ou en fuite, la culture des terres était abandonnée. Cette famine fut suivie de la peste qui désola longtemps la province. Les loups, accoutumés à se nourrir de cadavres humains, se jetaient sur les vivants jusque dans les villes [24]».

A Etampes, en 1652,après la guerre,« La ville est entourée de corps morts, ce qui reste dans des maisons en ruines a la peau collée sur les os, et rien pour les soulager... Les cimetières sont trop petits pour recevoir les corps; les loups commencent à y chercher leur pâture et sont déjà si affamés du sang de l'homme, qu'une bête court par les villages et a dévoré trois femmes. Pour surcroit de misères, Etampes se trouva tout infecté, à cause des fumiers pourris qui étaient répandus de tous côtés,dans lesquels on avait laissé quantité de morts, tant d'hommes que de femmes,mêlés avec des charognes de chevaux et d'autres bêtes qui exhalent une telle puanteur, qu'on n'osait s'en approcher [25]».

A la même époque René Hémard, qui fut maire d’Etampes décrit ainsi sa ville : « Les armées ne furent pas plutost retirées, que les fumiers, les haillons, les cadavres et les autres puanteurs infectant l'air réduisirent presque la ville et les environs en un hospital. Il se forma de vilaines mouches de grosseur prodigieuse, qui estoient inséparables des tables et des lits le plus charitable amy et le meilleur parent, estant malade luy mesme, n'avoit que le cœur de reste pour soulager les siens. C'estoit une grande pompe funebre d'estre traisné sur une brouette au cimetière, sans bière ny prestres, au lieu desquels l'on entendit que les croassemens en l'air d'oyseaux sinistres et carnaciers, inconnus jusqu'alors au pays, qui se rabatoient à tous momens, dans nos prés, nos terres et nos jardins, pour y faire curée de charongnes meslées des hommes et des bestes [26]».

D’autres prêtres, enfin, préfèrent dire qu’ils n’ont rien vu : à Boesses, en 1743, on enterre Marie Berthier « étranglée ce matin à 10 h par une espèce de bête inconnue ». Enfin, il est remarquable que dans une cinquantaine de cas, les curés désignent clairement comme responsables de ces agressions des animaux malades. Ils citent notamment le loup enragé (46 fois, soit environ un tiers des mises en cause) et plus rarement le chien (5 fois) . Il est cependant probable que des recherches systématiques dans les registres permettraient dedécouvrir d’autres cas de morts dues à la rage canine (…).

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Sources :

[1] Principalement les travaux de Lecoq, Robillard, Moriceau, Prudhomme, Couturier etc...

[2] Paulette Couturier. Les loups et leurs victimes en Eure et Loir d’après les registres paroissiaux. Bulletin de la Société Archéologique d’Eure et Loir, no 94, décembre 1982.

[3] Anonyme. Chasse du loup. Journal des haras, chasses, et courses de chevaux, des progrès des sciences zooïatriques et de médecine comparée.1835.

[4] André Prudhomme, Mémoires de la Société des Sciences etLettres, tome XXXIX, 1984.

[5] Christian Léger. La vie quotidienne dans le Perche avant la révolution. L’exemple de la région de Droué à travers les documents. Luisant.1988.

[6] Communication de Jeanine Moulin, de Saran.

[7] Le Journal du Loiret, 31 juillet 1851.

[8] Loups cerviers : loups mangeurs de cerfs

[9] Abbé Brisset, Histoire de Montoire. Montoire. 1935.

[10] André Prudhomme, qui reprend cette anecdote dans son livre« Autrefois les loups en Loir et Cher » suppose que ces brins de paille étaient enflammés. Ce qui fut sans doute le cas : les loups ont peur du feu, un trait de comportement souvent décrit.

[11] Charles Marcel Robillard, Le Folklore de la Beauce, Maisonneuve et Larose, Paris, 1972.

[12] Constant Laurent, la Chasse illustrée 20 juin 1868

[13] Société des Agriculteurs de France. Ravages des loups pendant l’hiver 1879-1880. Paris, 1880.

[14] Anselme Gaétan Desmarest, La Mammalogie ou description des espèces de mammifères. Paris. 1820.

[15] 28 novembre 1872, lettre à la Chasse illustrée d’un lecteur de Plaincuet (Eure et Loir).

[16] Abbé AL. Letacq. Nouvelles observations sur la faune des vertébrés du département de l’Orne. Bulletin de la société Linnéenne de Normandie. 1876.

[17] Paul Domet. Histoire de la forêt de Fontainebleau. HachetteParis. 1873

[18] Nankin : couleur jaune chamois.

[19] Lettre au Journal de l’Orléanais, de M. Toubeau, du Petit Citeaux, près de Marchénoir, 24novembre 1784.

[20] Delisle du Montel méthode et projets pour parvenir à ladestruction des loups dans le royaume. Paris. 1768.

[21] Le Verrier deLa Conterie. L'École de la chasse aux chienscourants. 1763

[22] Ferme du Bussard.

[23] Journal officiel de la Préfecture d’Eure et Loir, an 10.Chez Durand et Labalte, imprimeurs de la préfecture. Chartres. Texte communiqué par M. Didier Caffot, Bibliothécaire archiviste de la Société Dunoise.

[24] Annales de la Société historique et archéologique duGâtinais, tome X, 1892.

[25] Montrond. Essai historique sur la ville d’Etampes. 1836.

[26] P. Pinson. La guerre d'Etampes en 1652, chronique inédite de René Hémard , Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais,1884, tome 2.