Loups lévriers ou loups mâtins ? 

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ci dessus : un vrai loup, tué en Sologne orléanaise, fin 19ème siècle (Ph : J. Baillon)

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Parmi les « bestes cruelles » remarquées autrefois dans les récits anciens, on remarque souvent des « loups lévriers » ou des « loups mâtins »

De quoi s’agissait-il ?

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Extraits de « Drôles de loups et autres bêtes féroces »

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Les loups lévriers


On est étonné de rencontrer régulièrement dans les écrits anciens d’énigmatiques« loups-lévriers » . Ne s’agit-il que d’une comparaison morphologique, le « loup-lévrier » n’étant alors qu’un loup ressemblant à un lévrier ? Ou l’expression veut-elle décrire des animaux issus de croisements entre des loups et des chiens de chasse ?

Les mentions faisant état de ces « loups-lévriers »ou « levrettés » ne sont pas rares. L’appelation semble perdurer jusqu’au XIXème siècle. A Varzy, dans la Nièvre, en 1801, une jeune fille âgée de 10 ans est encore dévorée « par un loup féroce d’une espèce particulière, auquel on a donné le nom de lévrier ou loup mâtin » écrit le Préfet au ministre de l’intérieur [1].

Dans la même région, en octobre 1815, un animal responsable de trois attaques mortelles sur la rive gauche de l’Yonne est décrit par une fillette, témoin de l’une de ces agressions : « Cet animal était gris blanc, avec de grandes oreilles et une grande queue [2]». En 1817, c’est vers Clamecy qu’une bête est décrite tantôt comme une hyène tantôt comme un animal « de la grosseur d’un fort matin avec des oreilles droites [3] ».

Dans la Vienne en 1751, ce sont deux loups « élévrettés » selon le curé de Champigny le sec qui font des dégâts : « Il y eu deux loups élévretés male et femelle qui devoroient les hommes de ma connaissance. Cet animal est plus gros qu'un loup mâtin, la teste plus grosse, le nez plus allongé, le poile plus gros et comme rouge, la queut beaucoup plus courte et plus garnie de poile que celle du loup ordinaire. Ces animaux étant élevés sur les pieds de derrière avoient sept pieds d'hauteur. Il ne dévoraient que les hommes et non les animaux. Il ajoute plus loin : « Les urlements de cette espèce d'animal est différent de celuy du loup mâtin [4]».

Non loin de Champigny, à Latillé, le 24 avril, le curé inhume « les restes du cadavre de Jacques Chenier fils de Thomas Chenier et de défunte Jeanne Fradet, âgé d’environ huit ans, demeurant au village du Lac Noir (..) dévoré le dit jour par une bêtef féroce à laquelle on n’a pu donner de nom ».

En marge il donne ces précisions: « enfant dévoré par une beste féroce qui a étédétruite par les habitants de cette paroisse le dernier du mois d'avril après avoir dévoré un enfant qui est le huitième qu'elle a dévoré aux environs de cette paroisse dans les précédentes trois semaines. Cetanimal ressemblait à unloup [5]».

Dans un autre village des environs, Ayron, le prêtre mentionne le 14 avril l’inhumation« des restes du cadavre » de Pierre Dribault 14 ans, fils de René Dribault et de Jeanne Blanchard « dévoré dans les bois de Monsieur d’Ayron tout proches du pont. On assure que c'est un loup levrier qui a dévoré le dit enfant [6]». Le curé de La Chapelle Moulière note lui aussi l’évènement : « Au mois d'avril 1751 les habitants de la paroisse de Latillé tuèrent deux bêtes ressemblants à un loup qui mangeaient les hommes, elles furent conduites à l'intendance et on donnait six sols pour les voir [7]».

Manifestement, nos braves curés font ce qu’ils peuvent : ils disent prudemment que ces bêtes « ressemblaient » à des loups ou qu’ils ne pouvaient en donner le nom ! Etait-ce de leur part une difficulté à reconnaître le loup « normal », espèce qu’ils devaient pourtant bien connaître, l’animal étant commun en France, ou est-ce que cela signifie que des différences d’aspect les empêchaient de nommer le loup avec certitude ?

Les chasseurs, eux, comme Habert, semblent également distinguer les « loups mâtins » des « loups-lévriers » « dont l'espèce est beaucoup plus rare » estime, sans en dire plus, un correspondant de Buffon, M d’Amezaga [8].

A noter que certains auteurs du XIXème siècle considèrent qu’il y a tout simplement de gros loups comme il y a de gros hommes :

« On distingue en France deux espèces de loups, l'une bien plus forte que l'autre. Je serais tenté de croire que les deux races n'en forment qu'une et que, sous l'influence d'une hygiène plus favorable, les gros loups sont des types exceptionnels comme les gros hommes [9]».

D’après le « Manuel du naturaliste », publié en 1797, trois sortes de loups réquentent le pays : « Le loup-garou, c'est-à-dire le loup dont il faut se garer, est le plus dangereux. Le loup-mâtin ne vit que de charogne. Le loup-lévrier est le plus léger à la course. En général, cet animal est d'un apétit vorace , d'un naturel carnacier, avide surtout de chair humaine, robuste, mais poltron, les yeux perçans, l'odorat exquis , l'oreille fine, prompt à la course, industrieux par besoin, féroce par famine, ennemi de toute société, cependant assez doux, facile à apprivoiser et susceptible de quelque éducation dans sa grande jeunesse. C'est dans les forêts qu'il exerce son brigandage et qu'il fait sa nourriture des animaux plus faibles que lui, qu'il guette , suit à la piste, chasse, poursuit, éventre et dévore sa proie. Il ne quitte les bois que lorsqu'il est pressé par la faim, ou attiré par l'odeur, soit d'une charogne, soit des bestiaux dont il cherche à faire son butin [10]»

Pour le Marquis Goury de Champgrand lieutenant-colonel de cavalerie, ami du duc d'Orléans et auteur d’un Traité des chasses (1769), il ya plusieurs espèces de loups « mais les deux plus connues en France sont le grand et le petit loup. Le premier, pour l'ordinaire, attaque boeufs, chevaux, cerfs etc.. le second prend le mouton, l'oie et autre menu gibier [11]».

« Il y a trois sortes de loups, peut-on lire en 1771 dans le Dictionnaire de Trévoux [12] qui ajoute au passage un félin, le lynx (loup-cervier) à la fratrie lupine : « Le loup mâtin, qui ne vit que de charogne et lupus molossus ; le loup lévrier, qui vit de rapine qu’il attrape par sa légèreté.

Un autre dictionnaire, édité 50 ans plus tôt (en1723), précisait également le mode de chasse de ces « loups-lévriers » : « ils vivent des animaux qu’ils chassent et qu'ils attrapent à la course de là même manière que les chiens qu'on appelle lévriers ». Quant au loup-mâtin, il se repaît de charogne. L’un et l’autre sont fort farouches, grands et râblés, ayant une gueule affreuse fendue presque jusqu'aux oreilles, et garnie d'un double rang de dents accompagnées de longs crocs tranchants comme l'acier [13] ».

En 1774, un médecin décrit une louve enragée qu’il qualifie lui aussi de « loup-lévrier » : « Pendant les neiges du mois de décembre 1774, une louve hydrophobe , de petite taille, de l'espèce connue par les chasseurs sous le nom de loups-lévriers , mordit vingt personnes à six lieues de Troyes, dans différens villages [14] » . En 1701,c’est le curé de Varennes sur Loire, en Maine et Loire, qui témoigne de la présence de « loups lévriers »qui font des ravages dans la région[15].

En 1653, le curé Delarue, à Batilly en Gâtinais, non loin de la forêt d’Orléans, avait lui aussi remarqué,des « bestes »indéterminées qui avaient fait dans sa paroisse « un si grand carnage que personne n'estoit en sureté par la campagne ». Mais apparemment il est bien ennuyé pour en déterminer l'identité : « C’éstoient, écrit il, certaines bestes carnassières qui estoient comme un grand levrerier, on ne scait si c’estoient des loups cerviers [16] ». Là encore, on remarque que le loup-cervier,(à prendre au sens de « loup mangeur de cerf »et non de lynx ) semble être un animal connu du curé puisqu’il fait la différence avec la « beste » coupable des agressions constatées.

En Normandie on conserve aux Archives Départementales le récit des « accidents causés par un loup d'une grosseur extraordinaire » et les descriptions de cet animal sont assez troublantes : « Nous sommes exposés en la paroisse de Saint Aignan sur Ry et Blainville (...) à être dévorés par une bête qu’aucuns nomment loup levreté [17]» et encore :« Plusieurs personnes qui assurent l’avoir vue disent qu’elle a le poil blanchâtre et plus long que celui des loups ordinaires, ce qui fait juger que c’est un loup lévrier parce qu’aussi elle court en sautant [18] » .

Cet animal semblait en tout cas semblait suffisamment différent du loup commun pour qu’on s’interroge sur sa nature (mais sans apporter de réponse) comme le suggère cette autre description :

«Cette bête, une espèce de loup lévrier qui est venu de pais étranger, valut d’être empaillée (...) le poil ras, les jambes très fines, une geule énorme armée de 28 dents et 3 défenses d’une grandeur extraordinaire (... ) Plusieurs personnes naturalistes qu’ils l’ont vue et examinée ne peuvent pas la définir exprès maisqu’on la juge à peu près semblable à celle qui a fait tant de ravages dans le Gévaudan...[19] ».

Hélas, les 3 défenses ( ?) et le nombre de dents (28 au lieu de 42 chez le loup) affectent grandement la crédibilité du témoignage ! Et la superstition s’en mêle : on craint qu’il ne s’agisse d’un sorcier qui, « métamorphosé en loup, vit et parle comme un homme, ne craint que l’arme blanche et« charme » les armes à feu [20]». On retrouve là les ingrédients qui caractérisent les loups-garous !

Autre incertitude dans le Jura, à Arinthod, en 1777, où un nommé Barsu tue un animal qu’on estime être « de l’espèce des loups lévriers parce qu'elle a peu de corps, qu'elle est allongée et fort haute sur ses jambes (…) cette louve a 2 pieds de tour auprès des épaules et à peine un pied au-dessus des cuisses ». Le subdélégué en rend compte à l’intendant et précise qu’une autre louve et des louveteaux « de la même espèce » avaient été tués six mois avant. En fait, il ne semble pas très bien savoir de quel animal il s’agit puisque dans le même courrier ce témoin (indirect) estime d’abord « qu’il croit être sûr » qu’il ne s’agit pas de loups « lévriers »mais de loups « de l’espèce ordinaire » et qu’on les a vus attaquer des enfants [21].

Est-ce un tel animal qui se rendit célèbre à l’époque de « la Bête » en pays de Gévaudan ? Un curieux manuscrit est conservé aux Archives de Lozère et aété révélé en 1959 dans le bulletin de la Société nationale des antiquaires de France. Il émane de Marius Balmelle qui aurait trouvé ce document (non signé,il semble être un brouillon de lettre de l'époque) dans les papiers de famille de l'érudit mendois Jean-Joseph-Marie Ignon (1772-1857). Cette lettre parait avoir été écrite par un praticien qui a examiné l'animal mort :

« Cet animal était de la forme d'un loup ordinaire, ressemblant plus au chien qu'au loup, tant à cause de son pelage que la forme de sa tête, sa physionomie était également plus douce que celle du loup, ce qui m'a fait penser que ce devait être un mulet (hybride)provenant d'un loup avec une chienne ou d'un chien avec une louve. Il avait la tête allongée comme dans les lévriers, le front proéminent, les oreilles droites, larges à la base, se terminant en pointe à l'extrémité, placées etdirigées en avant, de couleur brun noir au dessus et fauve en dedans [22] »

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Sources

[1] Archives de la Nièvre : Document 8 E dépôt304, 3 F7, cité par Romain Baron, Les loups en Nivernais. Mémoires de la Société Académique du Nivernais, volum 57, 1970.

[2] D’après JM Moriceau, Histoire du méchant loup. Fayard, 2007.

[3] D’après JM Moriceau, Histoire du méchant loup. Fayard, 2007.

[4] Notes du curé. Registres paroissiaux de Champigny-le-Sec ADV 1745-1755, page 68.

[5] Notes du curé de Latillé BMS 1743/1757 page76

[6] Notes du curé. Registres paroissiaux d’Ayron,BMS 1750/1753 page 16

[7] Notes du curé. Registres paroissiaux de La Chapelle Moulière, BMS 1740/1756 page 87/138

[8] Buffon. Œuvres complètes, volume 3.

[9] Journal des haras, chasses, et courses de chevaux, des progrès des sciences zooïatriques et de médecine comparée. Volume 2 Parent, Bruxelles.1855.

[10] Duchène. Manuel du naturaliste, Paris, chez Rémond, libraire. 1797

[11] Charles Goury de Champgrand, Traité de vénerie et de chasses. Paris. 1769.

[12] Dictionnaire de Trévoux. Paris. 1771.

[13] Jacques Savary des Brûlons. Dictionnaire universel du commerce. 1723.

[14] Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

[15] JM. Moriceau. Histoire du méchant loup. Fayard, 2007.

[16] Registres paroissiaux de Batilly en Gâtinais

[17] Lettre du sieur Le Gringoire à M. le duc d’Harcourt à Rouen, le 23 septembre 1770.

[18] Lettre à Mgr l’intendant, à Lyons, le 30septembre 1770.

[19] 26 juillet 1770, mention des « accidents causés par un loup d’une grandeur extraordinaire qui a paru dans les villages aux environs de Rouen » . Archives départementales de la Seine Maritime C 121.

[20] Document C 121 des Archives de Seine Maritime cité par JM Moriceau. Histoire du méchant loup, 3000 attaques sur l’homme en France. Fayard, 2007 .

[21] Lettre du subdélégué de Saint-Amour àl'intendant, 10 décembre 1777 (Actes administratifs AD Jura 1 C 954/7). Document cité par JM. Moriceau sur son site internet Hommes et loups, 2000 ans d’histoire .

[22] Source : http://www.betedugevaudan.com.

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Le loup mâtin

Après le loup-lévrier, voici le loup« mâtin ».

(…) Près de chateaudun, en 1801, un fauve est tué après une série d’attaques. L’animal était à l’évidence enragé puisqu’il agresse plusieurs personnes. Le Journal Officiel de la Préfecture relate ainsi l’affaire :

« Le 30 fructidor, an 9, un animal féroce ressemblant à un loup, paru dans la commune de Pont, arrondissement communal de Chateaudun, répandit l’épouvante parmi ses habitants et attaqua tout ce qui s’offrit à sa vue. Il s’introduisit dans la ferme dite «du Bazard » et allait dévorer un enfant qui s’y trouvait lorsqu’une servante courageuse parvint à le sauver. Aux cris de cette servante, plusieurs domestiques s’étant armés, volèrent à la rencontre de l’animal et lui tirèrent plusieurs coups de fusil dont il ne parut aucunement blessé. Des chiens, lâchés contre lui, furent ou mutilés ou étranglés. La nuit qui survint put seule le soustraire à la poursuite des habitants de la ferme. Le lendemain,à cinq heures du matin, il reparut dans le même endroit. Une femme qui venait de puiser de l’eau fut attaquée par lui et ne trouva son salut que dans une fuite précipitée. Une vache, qui paissait dans un champ voisin fut terrassée par l’animal et allait être mise en pièces lorsque le citoyen Foisy, garde forestier, qui le poursuivait depuis la veille, l’atteignit et parvint à lui faire lâcher prise en lui tirant deux coups de fusil. L’animal blessé n’en devint que plus furieux, il se jeta sur le citoyen Lelard père, gardien de bestiaux .

Aux cris de ce malheureux, son fils, jeune homme de quinze ans, accourut armé d’un fusil et se précipité sur l’animal qui tomba, percé de trois balles dans le poitrail mais se releva aussitôt. L’enfant ne put opposer qu’une faible résistance : renversé, désarmé, déchiré au bras, il ne lui restait aucun espoir d’échapper à une mort inévitable lorsque son père, se saisissant du fusil s’en servit comme d’une massue et frappa la bête à coups redoublés. Le bois de l’arme ne peut résister et vola en éclats. Mais le canon qui restait entier a suffit au citoyen Lelard pour achever la défaite de son terrible ennemi. L’animal détruit paraît d’une espèce étrangère au pays : il a des caractères de ressemblance avec le loup, mais il participe en même temps du chien dogue. Sa tête surtout est monstrueuse et ses mâchoires sont armées de la manière la plus redoutable [1] ».

En1632, un animal désole les environs de la forêt de Cinglais, non loin de Caen, en Normandie. En mars, la Gazette de France [2] écrit : « Il s’est découvert depuis un mois dans la forêt de Singlaiz une bête sauvage qui a déjà dévoré quinze personnes. Ceux qui ont évité sa dent rapportent que la forme de cet animal farouche est pareille à celle d’un grand dogue d’une telle vitesse qu’il est impossible de l’atteindre à la course, et d’une agilité si extraordinaire qu’ils lui ont vu sauter notre rivière à quelques endroits. Aucuns l’appellent Therende ».

L’année suivante, un autre texte de la Gazette la décrit comme étant « une bête furieuse, plus grande qu’un dogue mais de sa forme ». Puis la bête est tuée et le journal revient sur l’évènement : «Cette bête furieuse dont je vous écrivais l’année passée ayant depuis deux mois dévoré plus de trente personnes dans cette forêt passait pour un sortilège dans la croyance d’un chacun. Mais le Comte de la Suze ayant par ordre de notre lieutenant général assemblé le 21 de ce mois 5000 à 6000 personnes, l’a si bien poursuivi qu’au bout de trois jours elle fut tuée d’un coup d’arquebuse. Il se trouve que c’est une sorte de loup plus long, plus roux, la queue plus pointue et la croupe plus large que l’ordinaire [3] ».

Les agriculteurs constatent également que des métis de loups et de chiens battent ici et là la campagne. La« sous commission des loups » de la Société des Agriculteurs de France signale en 1880, dans le Morvan, un animal « que l’on croit être un métis de loup et de chien », et qui ravage les basses-cours. Les paysans du lieu qui l’appellent le « lapoupou »et constatent « qu’il lape comme un chien [4] ».

« Le chien est son ennemi né, écrit le naturaliste Desmarest en 1820 à propos du loup, cependant on a des exemples assez nombreux de rapprochement de ces deux espèces, desquels il est résulté des métis tenant plus du loup que du chien, et qui pouvaient produire en s'accouplant soit entre eux, soit avec des individus de l'espèce du chien [5]».

Parfois, le métissage semble dû à une intervention humaine comme ce cas signalé en 1868 par un chasseur, lecteur de la revue « La Chasse illustrée » :« J’ai connu un de ces hybrides dans une ferme de la Brie. Il vous caressait le jour, mais dans la nuit il étranglait les poules. Il léchait les hommes mais il mordait les enfants. Le fermier fut obligé de s’en débarrasser avec 30 grammes de strychnine [6]». C’est encore un lecteur qui mentionne au journal l’Orléanais, [7] en1784, l’existence d’une louve enragée à Ecoman, dans le Loir et Cher, mais cette louve a un aspect inhabituel : « On a remarqué que cette louve avait la tête fort grosse et le museau plus épais et épaté que les animaux de son espèce ne l'ont ordinairement ».

En haute Vienne, en 1698, on décrit une bête qui « ressemble le loup et porte plus beau, la peau plus fine et le corps plus grand; elle a le poitrail blanc et la peau rayée de même couleur, elle ne paraît que le jour et ne mange aucun bétail [8]».

Dans la Creuse, en 1698, « Il courait des bêtes qui dévoraient les gens : on faisait (sic) nombre de plus de100 personnes mangées ou blessées dans les paroisses voisines de 5 ou 6 lieues à la ronde. On les tirait et on les blessait sans pouvoir les tuer : ce qui faisait croire au peuple que c’était des sorciers ; mais les plus sensés dirent que c’était de véritables bêtes et qu’on nommait panthères : elles étaient plus grosses que les loups, la tête fort grosse, les oreilles courtes, une collerette blanche, plus rouges que ne sont les loups ; la queue grosse et touffue, la patte large et de grands ongles à ce que disaient ceux qui les avaient vues [9]».

A Périgny en 1743 le curé inhume Madeleine Guillon,5 ans, déchirée par un loup « que l'on dit être différent de ceux du pays ». A Moigny sur Ecole, en 1653, Jean Bareau est attaqué par une bête « en forme de métis » qui avait« le poil blond et le col blanc ». Un témoin, Louis Chartier,déclare devant le notaire du lieu avoir vu ladite bête « qui n’était en forme de chien ni loup [10] »

En Moselle, près de Metz, en 1781, un équipage de chasse à courre prend un jeune loup « dont le pelage n’est pas semblable à celui des loups ordinaires » . Buffon, qui note l’anecdote, en conclut que « cet animal parait tenir autant du chien que du loup, ce qui ferait présumer qu'il a été engendré par une louve couverte par un chien [11]».

En Bretagne, la Gazette de France signale en 1783 d’étranges créatures : « Plusieurs lettres de Bretagne annoncent que dans la partie de cette province appelée Cornouaille , il a paru une troupe de loups d'espèce étrangère et avides du sang humain. Ils diffèrent des loups ordinaires, en ce que leur tête est plus allongée, leurs pattes sont plus larges, et leurs ongles plus aigus [12]».

Si quelques hybrides loup-chien purent être examinés par les savants de l'époque, on ne peut exclure que bien d'autres furent qualifiés de « loups » sans plus d'attention, et disparurent anonymement au cours des nombreuses traques qui étaient organisées.. En tout cas, certains observateurs remarquèrent et décrivirent sans ambiguïté ce phénomène du métissage, comme Henri Gaillard, en 1868, dans la Chasse illustrée :

« Le fait le plus remarquable que présente à l’observateur d’histoire naturelle du loup est sans contredit le croisement de cet animal avec le chien, non pas seulement lorsque le mélange des deux races est dû à l’intervention de l’homme mais à l’état libre, ainsi que le constatent de nombreux exemples dont on ne saurait contester l’authenticité [13] » .

En 1856, en Anjou, il semble en effet que de tels animaux soient bien connus des observateurs. Dans une « note sur les animaux à fourrure de l’Anjou [14]» E. Farge écrit :

« La plupart des officiers de louveterie ou des ardents veneurs que nous avons consultés affirment qu’il n’existe plus de loups pur sang dans le département autrement qu’à l’état de passage ou d’immigration. Cependant, quelques forêts contiennent encore des métis de loups croisés avec des chiens de berger errants et devenus sauvages ».

En Sologne, note Gérard Desjeux, « les chiens avaient souvent peur des loups, les plus intrépides étaient des croisements de louves avec des chiens domestiques [15]».

Dans le Loir et Cher, à Mareuil, un veneur local, M. Barton, propriétaire du vautrait de Meusnes qui chassait dans les régions de Loches, de St Aignan, de Chateauroux, produisit des métis pour sa meute en faisant saillir une chienne par un loup. A la première génération de petits, il éliminait la moitié de la portée pour ne garder que les sujets « ayant les oreilles droites et le pelage du loup [16] ».

En haute Vienne, c’est un colonel de gendarmerie, M. de Jalais qui raconte dans un courrier au conservateur du Muséum de Poitiers [17], son expérience de métissage entre une louve et un chien de sa meute, son intention étant deproduire des animaux aptes à la chasse. « De cette union, écrit-il, naquirent six batards (..) il s’en trouva à peu près la moitié qui eurent la couleur de la mère, les autres étaient rougeâtres, le père se trouvant blanc et orange, mais tous, sans exception avaient des formes mixtes et tenant à la fois du loup et du chien ».

D’autres cas authentifiés de métissage ont encore été rapportés dans la Vienne par le conservateur du Muséum d’Histoire Naturelle de Poitiers , dans la Sarthe , en Brie (Massif de Villefermoy) ou dans la Mayenne par le Marquis de Cherville [18]. Dans beaucoup de régions des animaux semblables, aux caractéristiques parfois étonnantes, jetèrent l’effroi dans les campagnes .

En 1785 un loup est tué dans le bois de Malvaux près de Beaugency par le Sieur Desforges, premier piqueur de l’équipage de la louveterie royale en déplacement dans la région suite aux ravages causés par un loup.. La description de ce loup a de quoi laisser perplexe : l’intendant Cypierre d’Orléans écrit que l’animal « a toutes les marques distinctives que l’on avait indiquées :tête monstrueuse, col blanc, queue fort longue et très fournie [19]». Le pied a été porté au Roy qui se trouvait à Fontainebleau et une récompense de 600 livres versée au garde Desforges pour avoir débarrassé la région de ce loup cervier « qui désolait les pays bas depuis Meung jusqu’à Blois et qui avait tué, tant de femmes que d’enfants, plus de quinze personnes [20]».

Dans le sud de la Sarthe un « animal extraordinaire » tenant du loup, de la hyène et du loup cervier fut ainsi décrit par « La Province du Maine » en 1845 . Sa description haute en couleur à souhait ne facilite évidemment en rien la détermination de l’identité de l’animal :

« Sa figure avait beaucoup de rapport avec celle du loup ; il y avait cependant des différences marquées. Sa tête était grosse et son museau pointu. Il avait quatre défenses et quelques grosses dents qui formaient un double rang dans sa mâchoire ; de grands yeux, des oreilles courtes, le col presque aussi gros que le reste du corps, des pattes rouges et moins larges que celles d’un loup ordinaire ; des jambes courtes et grosses ; la queue d’un pied de long et garnie de poils. Sa peau n’était point tachetée mais à peu près de la couleur de celle des loups et elle était si épaisse qu’un paysan lui donna, avec une fourche de fer, un grand coup sans la percer. Lorsqu’on l’eut ouvert on trouva dans son estomac le coeur d’un boeuf ou d’un veau qu’il avait avalé tout entier. On assure que ses intestins et les côtes ne ressemblaient point aux mêmes parties des autres loups. Sa mesure depuis l’extrémité de la queue jusqu’au bout du museau, était de cinq pieds et demi (1,80 m). Selon la plus commune opinion, c’était une hyène ou un loup-cervier. Un animal semblable fut pris en 1758 dans les environs de Lyon [21]».

En forêt d’Orléans, vers 1700, de « furieux animaux » inquiètent la population. Un historien de l’époque, Isaac de Larrey s’interroge sur leur nature :

« De furieux animaux, qu'on n'avoir point encore vus, ne firent pas de moindres désordres que les voleurs, et n'occupèrent pas moins les foins et les armes de la Cour. Ceux d'Orléans y envoiérent au mois d'avril des députez pour demander du secours contre les loups cerviers de leur Forêt, qui faisoient tous les jours des ravages épouvantables,devorans des femmes et des enfans jusqu'aux portes de leur ville. La cour y envoia soixante mousquetaires, à qui elle doubla la paie pour cette guerre,qu'elle crut plus dangereuse que celle qu'ils avoient faite contre les ennemis en tant de sièges et de batailles.

Cet animal est extrêmement féroce, et tient de l'ours, du lion et du tigre , dont il a la cruauté, et du loup, dont il a l'avidité : c'est pourquoi il en porte le nom avec le surnom de cervier, parce qu'il est friand de la chair du cerf, plus que de toute autre. Quelques uns le confondent avec le lynx, soit à cause qu'il lui ressemble par son poil et par ses taches qui tiennent du léopard, soit à cause de la subtilité de sa vue. Ce ne fut donc pas assez que toute une grande ville, et tout le païs s'armassent contre ces furieux animaux , il fallut encore que la cour y emploiât l'élite de ses Troupes [22]».

En 1764, Delisle de Moncel, un célèbre chasseur de loups de l’est de la France, prend une louve dans une fosse à loups, l’animal l’intrigue : son comportement est différent et « sa taille est très allongée ainsi que sa tête ». A la même époque,un autre loup est tué près de Verdun. Delisle de Moncel constate que lui aussi avait une tête « plus allongée que les loups ordinaires [23] ».

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Sources

[1] Journal officiel de la Préfecture d’Eure etLoir, an 10. Chez Durand et Labalte, imprimeurs de la préfecture. Chartres.Texte aimablement communiqué par M. Didier Caffot, Bibliothécaire archiviste de la Société Dunoise.

[2] La Gazette , 19 mars 1632

[3] La Gazette, 15 août 1633

[4] Société des Agriculteurs de France. Ravages des loups pendant l’hiver 1879-1880. Paris, 1880.

[5] Anselme Desmarest. La mammalogie. Chez la Veuve Agasse. Paris. 1820

[6] Constant Laurent, la Chasse illustrée 20 juin 1868

[7] Lettre au Journal de l’Orléanais, de M.Toubeau, du Petit Citeaux, près de Marchénoir, 24 novembre 1784

[8] Acte de décès d’une victime de la bête, 25 novembre 1698 Saint Laurent les églises (haute Vienne). Source : site de JM Moriceau.

[9] Note du curé de St Vaury (Creuse) 1698. Site Moriceau.

[10] Procès-verbal établi le 18 avril 1653 par le notaire de Moigny, Jean Chartier. Source : Bibliothèque nationale, Estampes, Collection Hennin.

[11] Buffon. Histoire naturelle générale et particulière du cabinet du Roi , tome 9. Paris. 1761.

[12] La Gazette de France, 1783.

[13] Henri Gaillard, le Loup. La Chasse illustrée 21 mars 1868.

[14] E. Farge. Note statistique sur les animaux à fourrure de l’Anjou. Annales de la Société Linnéenne. 1856.

[15] Gérard Desjeux. Les loups. Le Journal de Gien,20 février 1997.

[16] Notes manuscrites sur le vautrait de Meusnes communiquées par CA Fougeyrollas, 1981.

[17] M. Mauduyt père, Du loup et des races ou variétés dans le département de la Vienne. Bulletin de la Société académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts, Poitiers, 1851.

[18] Marquis de Cherville, La vie à la campagne,Paris 1879.

[19] Archives nationales citées par JM Moriceau. L’homme contre le loup, une guerre de deux mille ans. Fayard.. 2011.

[20] Jacques Baillon, Nos derniers loups, les loups autrefois en Orléanais, Histoire naturelle, folklore, chasse. Orléans 1990.

[21] La Province du Maine N°10 du 15 mars 1845.

[22] Isaac de Larrey.Histoire de France sous le règne de Louis XIV, volume 2, Rotterdam 1722.

[23] Delisle de Moncel. Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume. Paris. 1768.