Dessine moi une hyène ..

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Au palmarès des bêtes féroces inattendues, la hyène est en bonne place. En premier lieu citons cette plaquette qui vendue aux visiteurs du Jardin des Plantes, à Paris, en 1819 et dédiée à la bête du Gévaudan . Découverte il y a peu d’années par un membre du personnel du Muséum, M. Julien, elle va jeter le trouble chez nombre auteurs contemporains ayant étudié l’énigme de la bête du Gévaudan.. Elle représente une hyène barrée d’Afrique et il nous est nous dit que la bête est : « de la même espèce que celle que l’on voit au cabinet d’histoire naturelle et qui a dévoré dans le Gévaudan une grande quantité de personnes ».

Ce n’est pourtant pas la première fois que la hyène est candidate. Une gravure au burin (ci dessus) conservée au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale nous propose un portrait de cette « hyenne , animal féroce qui ravage le Gévaudan depuis 1764 tel qu’on l’a envoyé à la cour ». L’image est issue d’une collection de 15000 estampes réunies de son vivant par un collectionneur érudit : Michel Hennin (1777-1863) . « Cet animal dit la légende est très rare hors de l’Egypte. Il est aussi grand et ressemble à un loup excepté qu’il n’a pas les jambes si longues. Il a le poil très rude et la peau couverte de taches. Quelques-uns le dépeignent avec la tête d’un mâtin, les oreilles courtes et triangulaires, la queue et les pieds d’un lyon. Pline dit que l’hyienne change de sexe tous les ans, c’est-à-dire qu’elle est mâle une année et femelle l’autre. Aristote et Elien disent qu’il rend les chiens muets par son ombre qu’il imite la parole des hommes et que par ce moyen il les fait sortir de leur maison et les dévore. Aussi qu’il a les pieds d’un homme et point de vertèbres au cou. Il parut un de ces animaux aux jeux séculaires à Rome sous l’empereur Philippe ».

Ce n’est certes pas avec ce texte que l’on parviendra à identifier la célèbre « bête du Gévaudan ». D’autres gravures de « bêtes » ou de « hyènes » en général postérieures, immortaliseront également l’évènement, sans nous permettre d’avancer d’un pouce dans la compréhension de l’affaire.

Les hyènes, ou supposées hyènes, se firent encore remarquer à différentes époques. Ainsi, dans le sud de la Sarthe un « animal extraordinaire » est décrit par le journal « La Province du Maine » en 1845. Selon la plus commune opinion, explique le journal, c’était une hyène ou un loup-cervier [1]».

En 1754, une bête apparaît dans le Lyonnais et provoque l’émoi des populations. C’est la bête du Beaujolais. Léon Missol décrira cette créature dans un article publié par la Société des sciences et Arts du Beaujolais : « Au mois de juin 1754, il se répandit dans la province du Beaujolais plusieurs animaux carnassiers, semblables aux loups, mais la tête plus petite, les jambes de devant plus courtes que celles de derrière et on a lieu de croire que ce sont des animaux qui, dans le dictionnaire de Trévoux, sont nommés «hyènes [2]».

D’autres bêtes historiques furent également qualifiées de « hyènes » dans diverses régions de France et même à l’étranger. La Gazette de France écrit qu’à Milan, en 1786, outre les loups que l’on chasse, « plusieurs autres bêtes féroces inspirent beaucoup d’effroi (..) une d’elles attaqua dernièrement un berger qu'elle laissa à demi mort pour se jeter sur un autre berger accouru à ses cris, qui eut le bonheur de la tuer. Il l’a apportée dans cette ville, où elle a été examinée, et où l’on croit que c'est une hyène [3]».

En Carinthie, dans le sud de l’Autriche, on tue en 1765 une bête féroce que l'on croit être une hyène et qui avoit déjà dévoré plusieurs personnes. Un loup, qui avait également mis à mort un grand nombre de personnes, a été tué aussi par un chasseur au moment même où cet animal allait dévorer une jeune fille sur laquelle il s'était jetté et qu'il avoit déjà cruellement déchirée [4]».

Le naturaliste Alléon Dulac ne croit manifestement pas à la thèse « hyène ». Il publie en 1765 un document intitulé « Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle du Lyonnois, Forez et Beaujolois » dans lequel il décrit ainsi l’animal, avec un soupçon de malice : « Ceux qui l'aperçurent, ou qui crurent le voir, le représentaient d'une grosseur qui approchait celle du loup, avec des jambes moins hautes, un poil plus rude et la peau mouchetée de diverses couleurs. Sur ce récit, l'opinion s'établit que c'était une véritable hyène. Mais qui ne sait que la frayeur grossit les objets, ou les défigure entièrement. Le signalement qu'on donna de cet animal carnassier avait, sans doute, été tracé par des imaginations échauffées. Dans la rapidité de la fuite, a-t-il pu être mesuré de l'œil avec justesse ? Dans la course, il dût paraître plus bas qu'il ne l'était en effet. L'agitation de tout son corps faisait dresser les poils et l'on sait enfin que l'éblouissement diversifie les nuances presque à l'infini. Otez ces circonstances, au lieu d'une hyène, on n'aura vu qu'un loup [5] ».

En 1788, une bête, que l’on surnommera la « Bête de l’Esterel » - et que l’on pensa un moment être un loup - agite les campagnes entre Cannes et Grasse. Jacques Parès raconte : « Plusieurs communes, entre autres celle de Fréjus, offrirent d'assez fortes sommes d'argent, en récompense, à celui qui arriverait à détruire le monstre, qui fut même exorcisé [6]». Après une traque à laquelle participèrent 50 paysans, l’animal finit par être tué « à coups de bâtons et de pierres. Aux quatre doigts terminant chacun de ses pieds, écrit Jacques Parès, on reconnut que c'était une hyène, de forte taille, au poil roux, ornée d'une queue assez semblable à celle d'un renard ». Sur cette affaire, le Journal de Paris du 25 juillet 1788 avait publié un témoignage reçu de Draguignan : les bêtes appartenaient apparemment à des marchands d’animaux qui les emmenaient à Beaucaire où une foire renommée attirait toutes sortes de montreurs de curiosités : « Le chariot a versé, les loges ont été brisées et les bêtes ont dévoré un des conducteurs et en ont blessé dangereusement un autre. Les autres ont avoué que leur chariot portait un lion, une hyène, un tigre, un léopard et un ours » .

Au XIXème siècle, on s’interroge toujours. Un journal de la Drôme relate une mystérieuse apparition d’une « bête » que l’on prend pour une hyène, à la lisière du Vercors, bien qu’aucune ménagerie n’ait été signalée dans les environs.

Pourtant les hyènes semblent bien avoir été réellement présentes dans les cirques ambulants et autres ménageries.. Probablement à des époques très reculées et jusqu’à l’aube des temps modernes.. En 1836 le propriétaire d’une ménagerie tente même une statistique qu’il publie dans le « Courrier de la Drôme et de l’Ardèche [7] ». « Il y aurait, écrit-il, en Europe, dans les ménageries d’incroyables quantités d’animaux sauvages ». Il donne même le chiffre de 2700 loups, 1400 ours et 1040 hyènes . Puis, en plus petites quantités viennent les lions, léopards, panthères, éléphants, rhinocéros, serpents, crocodiles etc..

Si d’aussi nombreuses hyènes étaient présentées aux badauds par les montreurs d’animaux qui parcouraient les campagnes, c’est que ces animaux étaient connus et ils impressionnaient forcément le bon peuple. Dès lors on ne peut s’étonner que certains témoins des exactions des « bêtes cruelles » aient été tentés de qualifier de « hyènes » des animaux (loups, chiens..) dont le comportement ou l’aspect ne ressemblait pas à ceux qu’ils étaient ordinairement habitués à voir dans la nature..

Texte : Jacques Baillon (agrémentés d’extraits empruntés à « Drôles de loups et autres bêtes féroces »  

Sources :


[1] La Province du Maine N°10 du 15 mars 1845.

[2] Léon Missol. Les hyènes dans le Beaujolais. Bulletin de la Société des Sciences et Arts du Beaujolais, novembre, décembre 1900.

[3] La Gazette de France 23 janvier 1787.

[4] la Gazette de France, 2 janvier 1765.

[5] Alléon Dulac . Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle du Lyonnois, Forez et Beaujolois . Lyon .1765.

[6] Jacques Parès. La Bête de l’Esterel. Bulletin de la Société d'études scientifiques et archéologiques de la ville de Draguignan, tome 33, 1920, 1921.

[7] Le Courrier de la Drôme et de l’Ardèche, août 1838.

Complément

Un commentaire perso fait le 29 février 2016 sur une page Facebook dédiée à la Bête du Gévaudan.

Si les hyènes étaient fréquentes dans les ménageries ambulantes comme le prétend cet article de presse dans un journal de la Drôme, on ne peut évidemment exclure que certaines se soient échappées .. mais occasionnellement !

Cette espèce ne fait pas partie de la faune française et je trouve curieux qu’il ait pu s’échapper des hyènes de plusieurs ménageries ambulantes assez régulièrement dans diverses parties du pays.. (de mémoire, on en trouve aussi mention dans la littérature dans la Nièvre, l’Yonne, l’Aveyron et sans doute ailleurs..). Ou alors cela veut dire que les fabricants des portes de cages pour les ménageries étaient particulièrement nuls..

En fait, quand retrouve t-on ce terme de « hyène » ? A ma connaissance seulement lorsque l’on collecte des témoignages des traces d’attaques de loups, de loups-cerviers, voire de loups-garous.. et plus précisément à chaque fois que l’on doute de l’identité des « bestes » coupables..

On ne peut qualifier l’espèce donc on va chercher une explication ailleurs, on se rassure en nommant un coupable ! Cela peut être une hyène, déjà vue auprès des montreurs d’animaux, un lion, mais aussi un léopard, un sorcier etc..

Donc on peut imaginer (ce n’est qu’une hypothèse) que faute de mieux, on disait qu’on avait affaire à une hyène, quand on n’était pas sûr de pouvoir qualifier la « beste » autrement..

Or le loup « normal » était connu puisque de rencontre habituelle ( je ne parle pas des gros loups « étrangers au pays » ou « venus de l’Est » qui ont probablement parcouru le pays par « vagues » à certaines périodes), et les chiens utilisés pour la garde ou la chasse étaient également reconnaissables, mais imaginons un gros chien, métis naturel plus ou moins « bidouillé » de la main de l’homme avec diverses races de chiens disponibles (mâtins, lévriers et autres batards) et qui, de plus, se fait remarquer par un comportement dangereux. Qu’en pensent alors les témoins de ses exactions, surtout si son comportement est altéré par la maladie (rage) et qu’on l’a mal vu, ou qu’on est effrayé par les meutres qu’on lui attribue, à tort ou à raison ?

N’oublions pas que les populations de la campagne étaient probablement très influençables et.. souvent illettrées ! On peut ajouter à cela la rumeur publique, qui est de toutes les époques, et qui pouvait sans doute servir quelques intérêts en maintenant le bon peuple dans la crainte..

On ne peut dire qu’il s’agit d’un chien, puisqu’il ne ressemble pas à ceux qu’on connaît, on ne peut affirmer qu’il s’agit d’un loup, cela se saurait, alors on peut désigner de bonne foi la hyène, parfois entrevue auprès des saltimbanques et qui devient du coup un coupable possible.. Non ? JB.

Ravages d'une hyène Gévaudan

Ravages d'une bête dans le Gévaudan 1764 (estampe BNF)