Deux grandes bêtes très cruelles...

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En 1564, dans un texte intitulé « Cas estranges et merveilleux d’aucunes bestes cruelles veues en France, qui firent grands dommages et pertes irréparables des hommes et femmes qu’elles tuèrent » Jean de Marconville, un gentilhomme percheron, raconte qu’en 1547 des « bêtes » échappant à leurs gardiens firent « d’incroyables dommages » en forêt d’Orléans : « En Berry, Auxerrois et pays d’Orléans, audict an 1547, furent veues deux grandes bestes très cruelles, faisans maux inestimables es contrées susdictes par la boucherie qu’elles feirent d’une infinité d’hommes de femmes et d’enfants et autres animaux qu’elles rencontroyent, de sorte qu’on n’osoit sortir des maisons sans armes et sans aller en troupe. Finablement les communes s’assemblèrent en armes et feirent si grand debvoir qu’elles furent tuées après les incroyables dommages qu’elles avoent faicts. Il sembloit que ce fut une punition divine envoyée en ces quartiers là, comme récite Thévet, toutefois l’on dit que l’empereur des turcs, Soliman, par grande solidarité, avait envoyé au Roy de France François, premier de ce nom, quelque nombre de léopards, onces et autres bêtes, non seulement sauvages mais aussi cruelles, et qu’il en éschappa à ceux qui les amenaient au Roy une ou deux, dans la forest d’Orléans, qui firent les dommages dessusdics (1)».

Que pouvaient donc être ces « deux grandes bestes très cruelles » ? On remarque d’abord qu’elles furent éliminées après une battue générale menée par les habitants, comme de vulgaires loups. Ensuite, on constate que Jean de Marconville nous propose l’explication de la « punition divine » formule souvent utilisée, notamment par les curés, pour expliquer les malheurs divers et variés qui pouvaient affecter le peuple. Cette formule n’est peut-être qu’une précaution de style dans l’esprit de l’époque, pourtant elle souligne l’impuissance de son auteur à en dire davantage sur l’identité de ces animaux.. Mais ce qui retient le plus l’attention, c’est l’hypothèse selon laquelle ces malheurs étaient peut-être dus à des « bêtes » incertaines (mais cruelles) données à François 1er par le sultan turc Suleyman le magnifique..

Quelles bêtes ? On peut d’abord penser aux guépards. La chasse à l’aide de guépards étant une activité ancienne réputée en Orient. On sait encore que François 1er , grand chasseur, comme d’ailleurs plusieurs autres hauts personnages de la noblesse occidentale, possédait des fauves, lions, léopards, et même, selon Gesner, (2) qu’il se servait d’un guépard pour la chasse au lièvre.

L’hypothèse qui voudrait que les bêtes échappées aient pu être des guépards importés d’Orient pour la pratique de la chasse ne paraît pourtant guère crédible : on voit mal le félin commettre les attaques nombreuses sur l’être humain décrites par de Marconville alors même que le guépard est couramment utilisé, comme l’étaient les rapaces des fauconniers, pratiques cynégétiques répandues depuis fort longtemps en Orient et même en Italie ou en France, où ce mode de chasse est connu, selon E. Oustalet, depuis Louis XII (3).

S’il ne pouvait s’agir de guépards, s’agissait-il d’autres félins : lions, léopards, onces ( ?) tenus captifs dans des ménageries pour le prestige ? Il serait aléatoire d’essayer d’aller plus avant dans la recherche des espèces en cause car on appelait ces animaux indifféremment guépards, léopards, panthères, voire lions (4). La littérature nous apprend encore que Louis XII chassait avec des « léopards de chasse », alors qu’il est beaucoup plus vraisemblable qu’il s’agissait de guépards. On a aussi avancé que François Ier avait dans ses équipages deux sortes de félins : des guépards et des lynx (5). Enfin que penser des « loups-cerviers » qui amènent une difficuté nouvelle puisque le terme « loup-cervier » était utilisé pour qualifier le loup « mangeur de cerfs » mais aussi un félin : le lynx.

Un chroniqueur, le géographe André Thévet, après avoir parlé de la chasse aux loups dans sa « Cosmographie du Levant » établit une distinction entre les loups véritables et ceux qu’il nomme les « loups-cerviers » . Ses propos datent de 1554 : « Les loups cerviers sont trop plus cruels et furieux que ceux dont nous avons maintenant parlé. Et de cette efpèce on en vid un, en France, n’y ha pas long tems, lequel fortant de la forest d’Orléans au païs de berry, lan mil cinq cens quarante huit, dévora plufieurs perfonnes : lequel fut tué par un gentilhomme huissier de la chambre du Roy, nommé Sébaftien de Rabutin, seignior de Savigny. Or, n’eftoit toutefois ledit loup (comme ledit seignior m’a dit, moy eftant à Fontainebleau, lan mil cinq cens cinquante quatre) femblable à nos loups communs mais avoit le poil tirant sur le léopard (6)».

Cette description d’un loup ayant des poils « tirant sur le léopard » pose un nouveau problème d’identification. Le baron Dunoyer de Noirmont dans un article intitulé « Le lynx et le loup cervier » s’interroge. Il écrit en 1889 :

« Le loup-cervier tué en 1548, dans la forêt d'Orléans, suivant le cosmographe Thevet et le chroniqueur Du Tillet (7) peut fort bien n'avoir été qu'un loup ordinaire, plus féroce que les autres, auquel les populations épouvantées avaient attribué ce nom (8) ».

Mais plus loin, il avance l’idée que ce loup-cervier de 1548 appartenait peut-être à une espèce.. disparue : « Quoi qu'il en soit, dans l'antiquité, l'animal nommé lynx par les naturalistes modernes était connu des Romains sous le nom de « loup-cervier », qu'on lui donne encore aujourd'hui, et vivait dans les Gaules. Ce fut dans les jeux offerts par le grand Pompée au peuple romain qu'on vit pour la première fois à Rome le chama des Gaulois ou rufiis dans l'idiome de ce pays de la forme du loup et moucheté comme une panthère . Cet animal, dont César avait probablement fait cadeau à Pompée et que les Romains appelaient aussi lupus cervarius, n'était, comme on le voit, autre que le loup-cervier, dont l'espèce s'est perdue en France, mais qui existait encore dans la forêt d'Orléans, en 1548 » . Vous suivez ?

La peinture murale représentant Sébastien de Rabutin terrassant un loup-cervier se trouve au château de Fontainebleau. Elle a été réalisée par un artiste italien, Nicollo del Abbate à partir des dessins d’un autre artiste de renom : Le Primatice. Un tableau représentant la même scène aurait également été vu (en 1804) au château de Bussy Rabutin, en Bourgogne . Il est difficile de reconnaître dans cette oeuvre un lynx malgré la robe qui paraît effectivement plutôt mouchetée ou rayée.. Le corps, lui, ne ressemble guère à un félin mais plutôt à un canidé ! Cette représentation nous dit le baron Dunoyer de Noirmont, est conforme à l'idée qu'on se faisait à cette époque du « loup cervier (9)».

En 1644, un ouvrage d’héraldique de Wilson de la Colombière (10)proposait effectivement des dessins de deux blasons voisins : l’un représentant un « loup ravissant », blason d’une famille bourguignonne, et l’autre représente le blason de Lucan Le Bouteiller, un célèbre chevalier de la table ronde et propose un « loup cervier » de même silhouette mais au pelage tâcheté !

Mais ce ne sont que des blasons !

Le mystère règne donc toujours au pays des bestes cruelles !


Sources :

1) Jean de Marconville. Recueil memorable d'aucuns cas merveilleux advenuz de noz ans. Chez Dallier. Paris. 1564.

2) Gesner (1516-1565) est l’auteur d’Historiae animalium un important ouvrage de descriptions naturalistes.

3) E. Oustalet. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Quatrième série, F-K. Tome onzième. Paris. 1886.

4) Voir les écrits de Thierry Buquet, en particulier : « Le guépard médiéval ou comment reconnaître un animal sans nom » Reinardus, John Benjamins Publishing, 2011, 23, pp.12-47 (Sur internet : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00655131/document)

5) Th. Vincent. Quand les guépardiers rivalisaient de savoir avec les fauconniers. in La chasse au vol au fil des temps. Exposition présentée et organisée par le Musée international de la chasse, Gien, 5 juin-23 octobre 1994, (Gien: Musée international de la chasse, 1994), pp. 153-62.

6) André Thévet, écrivain, explorateur, géographe, auteur de la Cosmographie du Levant (1554)

7) Jean du Tillet. Chronique des roys de France. 1678.

8) Baron Dunoyer de Noirmont. Le lynx ou loup-cervier. Revue britannique, ou Choix d'articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne, sur la littérature, les beaux-arts, les arts industriels, l'agriculture, le commerce, l'économie politique, les finances, la législation, etc. Paris. 1889.

9) Baron Dunoyer de Noirmont. Le lynx ou loup-cervier. Revue britannique, ou Choix d'articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne, sur la littérature, les beaux-arts, les arts industriels, l'agriculture, le commerce, l'économie politique, les finances, la législation, etc. Paris. 1889.

10) Wilson de la Colombière. La Science héroïque traitant de la noblesse, de l’origine des armes, de leurs blasons et symboles etc.. Sébastien et Gabriel Cramoisy, imprimeurs du Roi. Paris. 1644.

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Ci dessus : Le loup ravissant et le loup-cervier de Wilson de la Colombière. Ci dessous, le loup-cervier de Bussy Rabutin. Les autres illustrations sont tirées d'historiae animalium de Gesner.  

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