Loups enragés et chiens mordeurs

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Loup naturalisé dans une posture effrayante  (collections du Muséum d'Orléans. Ph : J. Baillon

            

Dans toute la France, les loups et les chiens enragés constituaient autrefois un réel fléau mettant occasionnellement en danger la vie des animaux domestiques et des humains. Les périples de ces animaux, rendus fous furieux par le virus rabique, ont tellement frappé les imaginations que beaucoup de chroniqueurs et d’historiens ont relaté leurs macabres exploits. Sous l'empire de la maladie, qui attaque le système nerveux central, les loups enragés pouvaient effectuer des périples relativement longs mordant furieusement tous les êtres vivants qu'ils rencontraient et finissaient par mourir assez rapidement ou étaient tués après avoir causé la désolation sur leur passage.

En Orléanais, une relation de l'abbé Pasquier (1692) évoque parfaitement ce que pouvait être le parcours, le comportement et les exactions d'un loup enragé :

«Le 17 septembre 1692 , à six heures un quart du matin, un loup attaque Maria Cheneau, vigneron au clos de Vominbert. Il lui porta une dentée qui le blessa en quatre endroits de la tête. Cet homme se leva sur ses jambes, se défendit avec son outil et fit fuir la beste. Elle alla alors se jeter sur un nommé Jacques Curai, aussi vigneron, proche le Clos de Vominbert qui vannait du chènevif devant sa maison, le blessa très dangereusement à la tête et lui arracha l’oreille. De là, ce loup passa la rivière de Bionne, alla à Chécy où il tua un enfant de dix ans, se jeta sur huit femmes ou filles dans le bois de Rouilly où elles faisaient du bois et les blessa toutes. Puis il alla à Mardié où il blessa un petit garçon à Breteau. De là, à Vennecy, où il tua et blessa quatre personnes de la métairie de M. Brasson, puis à Trainou et Sully la chapelle. Tout ce carnage se fit en ce jour 17 septembre, mais le lendemain, il passa dans la paroisse de Montliard, du Diocèse de Sens, où Monsieur le bailli du lieu le tua (1)   ».

Les chiens pouvaient être également porteur du virus de la rage et provoquer des drames identiques. En 1796, le « Dictionnaire de l’Académie Française» écrivait : « cette maladie survient d’elle même aux chiens et à quelques autres animaux et non aux hommes, mais elle peut leur être communiquée par la morsure. Entre tous les animaux, le chien est le plus sujet à la rage » . Ce que semble valider au XIXème siècle une statistique sur l'origine des cas de rage chez l'homme publiée en 1863 par le Docteur Tardieu les « Annales d'hygiène publique et de médecine légale ». Il constate que sur 319 cas de rage répertoriés de 1859 à 1862, 261 ont été provoqués par la morsure de chiens, 34 par celles du loup, 14 par celle du chat , 1 par celle d'un renard et 1 par celle d'une vache (2)   . Une autre statistique publiée quelques années auparavant (1846) par l'Ecole vétérinaire de Maisons Alfort fait état de 358 personnes mordues par des chiens enragés en 60 ans contre 437 par des loups et 19 par des chats (3)  . La dangerosité attribuée au loup est probablement due pour une large part aux effets spectaculaires de cette maladie .

En 1892, un zoologiste, chasseur et cynophile, Paul Mégnin, publie dans la Nature un article sur le sujet dans lequel il exprime son avis sur le loup : « ce n’est que lorsqu’il est enragé, ce qui malheureusement n’est pas rare, qu’il est dangereux pour l’homme (4)   ».

Aujourd’hui, la rage canine n’existe plus en France mais est encore répandue dans beaucoup de pays du Tiers-Monde. Elle serait responsable de 90% des cas de rage chez l’homme et provoquerait de 40 à 50.000 décès dans le monde (5)  . Pour ne prendre qu’un seul exemple, en Chine, dans la province du Shaanxi, en 2009, on a recensé des attaques de chiens errants sur 6600 personnes mordues ou griffées et 37 500 chiens ont été abattus par les autorités (6) .

La maladie était bien sûr redoutée autrefois et les registres paroissiaux font quelquefois état de ces cas de rage chez le chien. Ainsi, ce curé berrichon qui explique en 1788 que le vent du nord « a occasionné l’hidrophobie (sic) d’une quantité de chiens qui ont fait tous l’effroy possible dans tout ce pays. Les journaliers et tous les voyageurs n’allaient pas sans fourches de fer. Des habitant des villes mesme la portaient pour aller dans les rues jusqu’à l’église. On disait de touttes parts que tels et tels étaient morts en tel endroit (7) ».

A Orléans, en 1830, le maire prend un arrêté relatif aux chiens enragés « qui avaient causé de graves accidents dans la ville » . Il est prévu de les empoisonner en jetant sur la voie publique « des viandes préparées pour la destruction des chiens (8) ».

On craint aussi les chiens errants qui, même non enragés, sont souvent des chiens « mordeurs ». « De temps immémorial, peut-on lire dans un dictionnaire du XIXème siècle, la législation a permis de sévir contre les chiens errants, parce qu'ils présentent, indépendamment du danger de la rage, l'inconvénient de pouvoir attaquer, poursuivre, mordre, blesser les passants (9)». Dès le XVIème siècle, Henri II rend d’ailleurs une ordonnance « pour enjoindre de tuer les chiens qui n’étaient avoués de personne  (10) ».

Au XVIIIème siècle, à Paris, une sentence de police rappelle qu’il est défendu de laisser vaguer les chiens dans les rues. Il estenjoint « à tous marchands, artisanset autres qui ont des chiens chez eux de les tenir enfermés et attachés dansleurs maisons ». Le même document montre aussi que l’obligation n’est pasrespectée : « des artisans,compagnons, ouvriers et gens de journée en nourrissent et en élèvent demonstrueux, qu’ils font battre les uns contre les autres pour les rendre plusméchants ».

Les « gagne-deniers (11) » et les équarisseurs de chevaux sont aussi visés : « ils conduisent des charettes tirées par des chiens qui prennentla défense de ceux qui les conduisent, ils se ruent avec fureur sur lespremières personnes qui se trouvent à leur rencontre et, accoutumés qu’ils sontau sang et la chair de cheval et d’autres animaux dont ils sont nourris, sejettent de leur propre mouvement et sans être excités sur les enfants et mêmesur les personnes qu’ils rencontrent le soir ou la nuit dans les rues, en sortequ’il y a eu depuis quelques temps des enfants dévorés et plusieurspersonnes considérablement blessées (12) ».

« Vers 1700, écrit Jean Sauvé les habitants de certaines agglomérations se plaignent : « lesquels chiens au nombre de plus de deux cens, ils laschent la nuit et le jour dans la ruë, en sorte que les passans en ont été mordus ; et lorsque ces chiens sont renfermés, ils troublent par leur hurlemens, le repos des habitans (…) La capture systématique n’apparut qu’avec la loi du 6 octobre 1791. Sous le Second Empire, une fourrière de Paris recevait en moyenne neuf cents chiens par mois dont six cents étaient dangereux et devaient être abattus (13) ».

A la fin du XVIIIème siècle les Mémoires de la Société Royale de Médecine décriront de nombreux cas de rage chez le chien et les tentatives infructueuses des médecins pour soigner la maladie : 

« Le chien, cet ami fidèle de l'homme, est en même tems cet ennemi dangereux et redoutable. Il est de tous les animaux domestiques celui qui contracte le plus ordinairement la rage et qui la communique le plus souvent. Lorsqu'il est attaqué, il se jette avec fureur sur ce qui l'environne, porte au loin la désolation et le désespoir; dévore indistinctement les hommes et les troupeaux, se transmet encore à tous les êtres vivans que sa dent terrible et meurtrière peut atteindre le germe brûlant et destructeur qui le consume (14) ».

Au milieu du XVIIIème siècle, la « maladie des gros bestiaux » sévit dans le Berry. Elle fait mourir   « une infinité de bestiaux » dans les faubourgs de Bourges, à Nançay, Vouzeron, Vierzon, Vignoux sur barangeon. On soupçonne que la propagation de la maladie est due aux chiens et aux loups    « qui ont déterré des bêtes mal enterrées et les ont portées ailleurs (15 ) » .

A la même époque, un médecin de La Charité sur Loire, correspondant de cette Société , publie un bilan des soins qu’il fut amené à prodiguer dans la région de 1765 à 1782. Sa statistique est intéressante car elle confirme sur une période relativement longue (17 ans) et pour un territoire restreint (les environs de La Charité sur Loire) que le chien est bien le vecteur principal de la transmission de la rage . Plusieurs dizaines de cas de personnes ou d’animaux atteints de la rage sont ainsi décrits par le détail : près de 80 cas concernent des chiens, quelques cas des animaux divers, deux chats, une truie, des vaches . Les loups ne figurent que dans 5 cas.

                                                                                                                                                JB. 

Voir de nombreux autres cas, détails et anecdotes dans « Le loup, autrefois, en forêt d’Orléans » (CPE 2011) et surtout dans « Drôles de loups et autres bêtes féroces » 

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Sources :

1) Notes de Charles Pasquier, curé de St Jean de braye de 1658 à 1694. (Ces notes ont été relevées dans les registres paroissiaux et publiées par M. Moreau dans le bulletin de la Société Archéologique et Historique d’Orléans, no 17 de 1963).

2) Dr Tardieu. Rapport sur la rage. Annales d'hygiène publique et de médecine légale. 1863.

3) Recueil de médecine vétérinaire. Ecole vétérinaire d’Alfort. 1846.

4) Paul Mégnin, La Nature no 1, 1892.

5) site Internet de l’Institut Pasteur

6) Dépêche AFP du 17 juin 2009

7) Bastide, curé de St Etienne du Blanc, 1er mars 1789.

8) Lottin. Recherches historiques sur la ville d'Orléans. Imp. Jacob, 1845.

9) Dictionnaire Général des Lettres, des Beaux Arts et des Sciences Morales et Politiques. Paris, 1868.

10) Joseph Nicolas Guyot. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile. Paris. 1777.

11) Gagne-denier : celui qui gagne sa vie sans avoir de métier déterminé (site internet du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales – CNRS)

12) Edme de La Poix de Fréminville. Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de la campagne. Paris.1775.

13) Jean Sauvé. Le loup en pays d’Aigre. Site internet « Le Pays d’Aigre ».

14) Histoire et Mémoires de la Société Royale de Médecine. Paris. 1784.

15) Mémoires de la Société historique, littéraire et scientifique du Cher, volume 36, 1927.