Le loup n'est ni lâche ni féroce

Capture d’écran 2016-03-13 à 03.23.01

Gravure de G. Malher (XIXème siècle). Catalogue Manufrance

Le loup, ce monstre, ce carnassier, ce fauve assoiffé de sang, traqué, piégé, empoisonné, pourchassé de toutes sortes de manières pendant des siècles n’est pas encore exterminé lorsqu’en 1845, un autre observateur, M. Boitard (1) entreprend de le présenter sous un jour un peu moins dramatique qu’à l’accoutumée.. Le regard qu’il pose sur « Canis lupus », le loup commun, annonce déjà celui du naturaliste moderne :

« Le loup a le pelage d’un fauve grisâtre avec une raie noire sur les jambes de devant quand il est adulte, sa queue est droite, ses yeux sont obliques, à iris d’un fauve jaune. Partout, il est un dangereux ennemi des troupeaux. De tous temps le loup a été le fléau des bergeries et la terreur des bergers. Il est d’une constitution très vigoureuse, il peut faire 40 lieux dans une seule nuit et rester plusieurs jours sans manger. Sa force est supérieure à celle de tous nos chiens de plus grande race.

Heureusement que la férocité de son caractère ne répond pas à cette extrême vigueur et que par ses qualités morales, il ne mérite pas la réputation qu’on lui a injustement faite. Le loup n’est ni lâche, ni féroce et c’est ce que son histoire prouvera quand on le débarrassera des absurdes contes dont on a coutume de la falsifier..

Si le loup n’est pas tourmenté par la faim, il se retire dans les bois, y passe le jour à dormir et n’en sort que la nuit pour aller fureter dans la campagne. Alors il marche avec circonspection, évitant toute lutte inutile, fût-ce même avec des animaux plus faibles que lui. Il fuit les lieux voisins de l’habitation des hommes. Sa marche est furtive, légère, au point qu’à peine l’entend on fouler des feuilles sèches. Il visite les collets tendus par les chasseurs pour s’emparer du gibier qui peut s’y trouver pris. Il parcourt le bord des ruisseaux et des rivières pour se nourrir des immondices que les eaux rejètent sur le sable. Son odorat est d’une telle finesse qu’il lui fait découvrir un cadavre à plus d’une lieue de distance.

Aussitôt que le crépuscule du matin (sic) commence à rougir l’horizon, il regagne l’épaisseur des bois . S’il est dérangé de sa retraite ou si le jour le surprend avant qu’il y soit rendu, sa marche devient plus insidieuse, il se coule derrière les haies, dans les fossés, et, grâce à la finesse de sa vue, de son ouie et de son odorat il parvient souvent à gagner un buisson solitaire sans être aperçu. Si les bergers le découvrent et lui coupent le passage, il cherche à fuir à toutes jambes. S’il est cerné ou atteint, il se laisse dévorer par les chiens ou assommer sous le bâton sans pousser un cri mais non pas sans se défendre.

Quand cet animal est poussé par la faim, il oublie sa défiance naturelle et devient aussi audacieux qu’intrépide, sans renoncer à la ruse quand elle peut lui être utile. Il se détermine alors à sortir de son fort en plein jour, mais, avant de quitter les bois, il ne manque jamais de prendre le vent, il s’arrête sur la lisière, évente de tous côtés et reçoit ainsi les émanations qui doivent le diriger dans sa dangereuse excursion. Il parcourt la campagne, s’approche des troupeaux avec précaution pour n’en être aperçu avant d’avoir marqué sa victime, s’élance sans hésiter au milieu des chiens et des bergers, saisit un mouton, l’enlève, l’emporte avec une légèreté telle qu’il ne peut être atteint ni par les chiens ni par les bergers et sans montrer la moindre crainte de la poursuite qu’on lui fait, ni des clameurs dont on l’accompagne.

D’autres fois, s’il a découvert un jeune chien inexpérimenté dans la cour d’une grange écartée, il s’en approche avec effronterie et souvent jusqu’à une portée de fusil. Il prend alors différentes attitudes, fait des courbettes, des gambades, se roule sur le dos comme si son intention était de jouer avec le jeune novice. Quand celui-ci se laisse surprendre à ses trompeuses amorces et s’approche, il est aussitôt saisi, étranglé et entraîné dans le bois voisin pour être dévoré. J’ai été témoin de ce fait qui prouve dans le loup autant d’intelligence que d’audace. Mais quand un chien de basse cour est de force à disputer sa vie, le loup s’y prend différemment, il s’approche jusqu’à ce que le chien l’aperçoive et s’élance pour lui livrer combat : alors l’animal sauvage prend la fuite, mais de manière à exciter son ennemi à le suivre, en ne s’éloignant que suffisamment pour n’être pas atteint. Le mâtin, animé par ce commencement de victoire poursuit le loup jusqu’auprès d’un fourré où un second loup les attendait, ce dernier sort tout à coup de son embuscade, se jette sur le malheureux chien qui commence le combat avec fureur, mais le fuyard revient sur ses pas, joint ses efforts à ceux de l’autre assassin et le mâtin tombe, victime de son courage et de la perfidie de ses deux ennemis. On a vu très souvent un loup affamé entrer en plein jour dans un hameau, saisir un chien à la porte d’une maison, une oie au milieu de la rue ou un mouton près de la bergerie, l’entraîner dans les bois malgré les hourras d’une population entière et même malgré les coups de fusils qui, déjà, ne peuvent plus l’atteindre.

C’est surtout pendant la nuit qu’un loup affamé oublie sa prudence ordinaire pour montrer un courage qui va jusqu’à la témérité. Rencontre t-il un voyageur accompagné d’un chien, il le suit d’abord d’assez loin, puis s’en approche peu à peu et quand il a pu calculer les chances de danger et de succès, d’un bond il se jette sur l’animal effrayé, le saisit jusqu’entre les jambes de son maître, l’emporte et disparaît. Dans l’espace d’une nuit, un loup vient quelquefois à bout de creuser un trou sous la porte d’une bergerie et de s’y introduire. Dans ce cas, il commence par étrangler tous les moutons les uns après les autres, puis il en emporte un et le mange. Il revient en chercher un second qu’il cache dans un hallier voisin, avec la précaution de recouvrir son corps de feuilles sèches ou d’un peu de terre. Il retourne en chercher un troisième, un quatrième et ainsi de suite, jusqu’à ce que le jour le force à battre en retraite. Il les cache dans des lieux différents et à une assez grande distance les uns des autres, mais, soit par oubli, soit par défiance, il ne revient jamais les chercher.. Le loup réfère une proie vivante à toute autre nourriture, cependant il dévore les voiries les plus infectes et, faute de substance animale, il se contente de fruits mûrs ou pourris et même, dit-on, de bois tombant en décomposition et d’une certaine terre glaise ».

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Sources

1) M. Boitard. Le Jardin des plantes. Paris. Dubuchet. 1845.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Extraits de « Le loup, autrefois, en forêt d’Orléans » (CPE éditions, Romorantin, 2011)