Chiens d'antan

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Chien enragé. Gravure de 1558

La France était vraisemblablement parcourue autrefois par de grandes quantités de chiens ensauvagés et affamés, parfois enragés, dont les exactions restent peu connues et qui n’ont à notre connaissance jamais été vraiment étudiées : chiens de troupeaux, chiens de ferme, chiens de garde, de chasse...

Tous les pays ont connu, ou connaissent encore, cette surabondance de chiens. Même si les chiffres sont rares pour l’Europe occidentale on ne peut s’empêcher de comparer avec des données chiffrées, même partielles, connues ailleurs.

En 1983, selon les données des spécialistes italiens, on estimait que sur 3.500.000 chiens vivant en Italie, 850.000 circulaient librement partout [1] . Ils étaient plus particulièrement nombreux dans le centre et le sud du pays, ce qui fit craindre pour la « pureté » génétique du loup : dans certaines zônes, on comptait un loup sauvage pour 150 à 300 chiens !

En Roumanie, en 2013, on estimait à 65.000 le nombre de chiens sans maitres présents dans la seule capitale. Et ils seraient 2 millions dans tout le pays (chiffre de 2014). Selon un vétérinaire roumain la question des chiens errants n’est pas propre à Bucarest mais à toute la Roumanie [2]. Une campagne d’éradication menée par les autorités aurait permis de tuer plus de 800.000 chiens entre 1963 et 1968 [3].

Des chiffres plus récents encore font état de la présence d’un million de chiens errants en Grèce, dont 30.000 à Athènes (2014), de 35.000 à Moscou (2014), de 6.000 à Sofia (2014).

Ils sont également nombreux dans bien d’autres parties du monde : 500.000 à Santiago du Chili, 150.000 à La Réunion (2014) etc… En Chine, dans la province du Shaanxi, en 2009, on a recensé des attaques de chiens errants sur 6600 personnes mordues ou griffées et 37 500 chiens ont été abattus par les autorités.

En Turquie, au début du XIXème siècle, un observateur estime le nombre de chiens errants présents à Istanbul à des milliers, voire des dizaines de milliers :

« On les rencontre partout, et quand on ne les voit pas on les entend nuit et jour . On ne pourrait pas dire que ce chien n'a pas de type défini. Au contraire, il est très caractéristique et, abstraction faite de quelques chiens révélant un croisement, le reste est parfaitement homogène et donne plutôt l'impression d'une véritable race. La moyenne de la taille est celle du collie à poil ras, et si l'on ajoute à cela une assez grande ressemblance avec le loup, on pourrait assez bien les comparer au collie [4]».

La situation est identique en Syrie, un voyageur observe à Alep en 1833 « une quantité prodigieuse de chiens errants [5]».

En Egypte un visiteur belge décrit « une multitude de chiens errants, maigres, décharnés, et rongés par une gale qui souvent dégénère en une espèce de lèpre. Ces hideux animaux, qui n'ont point de maîtres et dont la multiplication n'est arrêtée que par le défaut de subsistances, se nourrissent de charognes et les disputent aux vautours et à une foule de chacals cachés par centaines dans les jardins et parmi les décombres et les tombeaux. C'est à l'excessive multiplication de ces animaux immondes que les Egyptiens doivent d'être débarrassés des cadavres d'ânes et de chameaux jetés sans cesse dans l'intérieur ou dans les environs de leurs villes. Dans la capitale, toutes les immondices se rendent dans un canal qu'on ouvre une fois l'année, dans les plus grandes chaleurs, pour le nettoyer, et qui infecte l'air par les matières putrides qu'il renferme [6]».

En France, dès le XVIème siècle, Henri II rend une ordonnance « pour enjoindre de tuer les chiens qui n’étaient avoués de personne [7]».

Au XVIIIème siècle, à Paris, une sentence de police rappelle qu’il est défendu de laisser vaguer les chiens dans les rues. Il estenjoint « à tous marchands, artisanset autres qui ont des chiens chez eux de les tenir enfermés et attachés dans leurs maisons ». Le même document montre aussi que l’obligation n’est pas respectée : « des artisans,compagnons, ouvriers et gens de journée en nourrissent et en élèvent de monstrueux, qu’ils font battre les uns contre les autres pour les rendre plus méchants ». Les « gagne-deniers [8] » et les équarisseurs de chevaux sont aussi visés : « ils conduisent des charettes tirées par des chiens qui prennent la défense de ceux qui les conduisent, ils se ruent avec fureur sur les premières personnes qui se trouvent à leur rencontre et, accoutumés qu’ils sont au sang et la chair de cheval et d’autres animaux dont ils sont nourris, se jettent de leur propre mouvement et sans être excités sur les enfants et même sur les personnes qu’ils rencontrent le soir ou la nuit dans les rues, en sorte qu’il y a eu depuis quelques temps des enfants dévorés et plusieurs personnes considérablement blessées [9] ».

A Longjumeau, en 1730, il est interdit aux marchands forains, maitres-rotisseurs, de fréquenter le quartier du « Carreau de la vallée » « parce qu’il est presque impossible que les bourgeois, qui vont sur le carreau de la vallée pour y acheter de la volaille ne soient mordus par des chiens qui y sont en nombre considérable [10] ».

En 1775, dans un « Dictionnaire de la police », on lit que « La campagne est souvent affligée de chiens enragés qui causent de grands désordres tant aux personnes qu’aux animaux. Si ces chiens enragés, loups et autres bètes attaquées de ce mal ont mordu des bœufs, vaches, moutons et pourceaux, les maîtres les doivent faire tuer promptement, et ne les pas vendre aux bouchers pour les débiter, au contraire ils doivent les enterrer dans des fosses profondes, en sorte que les chiens ne puissent les manger [11]».

A noter que les cimetières, les dépôts d’ordures, les clos d’équarissage sont des lieux volontiers fréquentés par les loups, les chiens et d’autres animaux en quête de nourriture..

En Bretagne, à Dinan,on observe que les loups « viennent fouiller jusque dans les tas d’immondices qui se trouvent dans les rues [12]».

A Chartres, à la fin du XVIème siècle, on rétribue 72 livres un gardien pour le cimetière de la rue aux juifs : « A Pierre Rosnay, maistre maçon, pour le boys et thuille d'une maison et appentiz pour mettre au cimetière en la rue des Juifs pour loger ung homme pour garder les chiens et aultres bestes d'aller au cimetière déterrer les corps des trespassez [13] » .

On trouve d’ailleurs relativement souvent mention des tentatives des loups ou des chiens de rechercher des cadavres dans les cimetières un peu partout en France, en Bretagne, en Anjou, dans le Berry, en forêt de Fontainebleau, en Vendômois etc.. Dans le Loiret, en 1797, les murs des cimetières de Chaingy, de la Chapelle St Mesmin et de St Jean de la ruelle sont dans un piètre état. Le 30 prairial de l’an V, le Commissaire du pouvoir central écrit que les « champs du repos » (les cimetières) « sont dans un état de délabrement qui blesse le cœur par les ordures que l’on fait ou que l’on porte en ces lieux » . On y remarque aussi des « exhalaisons pestilentielles par les fouissements que les loups et autres animaux peuvent faire pour déterrer les cadavres que l’on y dépose [14] ».

A partir du XIXème siècle des campagnes de capture des chiens errants ont lieu en France et les chiffres disponibles sont impressionnants ! Rien qu’à Paris, en 1893, on capture près de 6000 chiens au nom de la lutte contre la rage. En 1901 et 1902, toujours à Paris, ce sont près de 17.000 chiens qui sont encore capturés. A Marseille, en 1863/64, ce sont 3400 chiens qui sont abattus [15].

Toussenel rappelle cette abondance de chiens « vaguants » dans son ouvrage L’Esprit des Bêtes  en 1847: « Le chien est sujet, comme le loup, à la rage ; le chien mord plus d'enfants et tue chaque année plus de moutons que le loup (…) Le chien abandonné à lui-même n'est guère moins redoutable que le loup pour tout son voisinage [16]» .

Dans le sud de la France, on semble même craindre davantage les chiens enragés plutôt que les loups : « Loups et chiens enragés ravagent plusieurs départements du midi , la Lozère, le Cantal, le Tarn et Garonne et l’Aveyron sont surtout éprouvés par ce nouveau fléau . Les chiens enragés causent des ravages encore plus graves, ils ne sont pas seulement un objet de terreur pour les personnes mais aussi pour le bétail qui ne se trouve plus en sûreté dans les fermes » lit-on dans La Chasse illustrée en 1880 [17].

En 1852, une revue vétérinaire tente une approche quantitative du nombre de chiens errants : « On peut se faire une idée de la quantité de chiens errants ou dont les maîtres se soucient peu, en apprenant que dans la ville de Bourg seulement dont la population est de 10.000 âmes environ, la police a fait abattre, pendant les mois de juillet et août 1845 et 1846, le nombre énorme de 700 chiens, sans que pour cela on ait remarqué une diminution de ces animaux. Dans la même ville, en 1844, il a été saisi 295 chiens, 28 ont été réclamés par leurs maîtres et 267 ont été abattus [18]».

En 1886, c’est Pasteur qui fait une communication à l’Académie des Sciences, reproduite dans le journal « Le Temps » du 14 avril. Il y donne le nombre de ses patients en traitement contre la rage, avec ce détail : 688 personnes mordues par des chiens enragés contre 36 mordues par des loups. Cependant il faut noter qu’à la fin du XIXème siècle la population lupine est déjà en forte régression suite à la loi de 1882 qui organisera l’éradication de l’espèce.

La même année (1886) un médecin regrette que l’on ne puisse vacciner tous les chiens contre la rage : « Allez donc vacciner les treize millions et demi de chiens que possède l'Europe. La France à elle seule en compte plus de deux millions ! Allez donc vacciner tous les chiens errants et non garnis de colliers, ces vagabonds et ces mendiants de l'espèce canine qui s'appellent légion, ces chiens qui circulent sans entrave d'aucune sorte, sont mordus, mordent, et deviennent ainsi les propagateurs de plus en plus actifs du terrible fléau [19] ».

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Extraits adaptés de « Drôles de loups et autres bêtes féroces »  où l’on trouvera de nombreuses autres données sur les chiens errants (pages 37 à 60)


Sources

[1] Miguel Delibes. Statut et conservation du loup dans les Etats membres du Conseil de l’Europe. Strasbourg. 1990.

[2] Selon le Journal La Croix , 24 avril 2015.

[3] Sophie Bobbé, « Entre domestique et sauvage : le cas du chien errant. Une liminalité bien dérangeante ». Ruralia. 1999.

[4] Henry de Varigny. Histoire et moeurs des animaux. Paris. 1904.

[5] Louis Damoiseau. Voyage en Syrie et dans le désert. Paris, 1833.

[6] Charles Comte. Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospèrent, dépérissent ou restent stationnaires. Bruxelles. 1837.

[7] Joseph Nicolas Guyot. Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile. Paris. 1777.

[8] Gagne-denier : celui qui gagne sa vie sans avoir de métier déterminé (site internet du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales – CNRS)

[9] Edme de La Poix de Fréminville. Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de la campagne. Paris. 1775.

[10] Sentence de police qui fait défense à tous marchands forains, maîtres rotisseurs et autres d'amener aucuns chiens sur le carreau de la Vallée. Chatelet de Paris, Mariette imprimeur, 1730.

[11] Edme de La Poix de Fréminville. Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de la campagnes des villes et des villages. Paris. 1775.

[12] Société des Agriculteurs de France, Ravages des loups pendant l’hiver 1879/1880. Paris. 1880.

[13] Inventaire sommaire des Archives d'Eure et Loir antérieures à 1790 . Archives hospitalières . 1598- 1599.

[14] Archives de la Chapelle St Mesmin. Registre des délibérations. Communication de M. JC Dumort.

[15] Dr Victor Babes.Traité de la rage. Paris, 1912.

[16] Alphonse Toussenel. L'esprit des bêtes. 1847.

[17] La Chasse illustrée, 17 janvier 1880.

[18] Mémoires de la Société centrale de médecine vétérinaire, Paris, 1852.

[19] Dr Paul Charpentier. La rage. Le Blondel éditeur, Meaux, 1886.