Saint Hubert et la rage

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« Au commencement de 1714, écrit Alexandre de la Borde dans le Journal d’un bourgeois de St Aignan, la sécheresse, jointe aux charognes que les chiens et les loups mangeaient confèrent la rage à ces animaux partout, de façon qu’il ne fesait pas sein (sic) d’aller à la campagne ».

En août de la même année le curé de Bracieux [1], dans la relation qu’il fait de l’attaque du loup enragé de Thoury évoque également la rage canine à propos de la visite du « Chevalier de St Hubert » dont les attouchements étaient censés guérir humains et animaux de la rage :

« Durant ce mois, M le chevalier de Saint Hubert a passé par icy qui a touché dans notre église avec la permission de Monseigneur l’évêque de Blois, pour la rage. Comme on ne parlait que de chiens et de loups enragés, on ne peut concevoir combien y est venu de monde de toutes les paroisses voisines pour se faire toucher. Il touchoit aussi les bestiaux qui avoient été mordus et les garantissoit [2] » .

Les « chevaliers de St Hubert » étaient, disait-on, issus de la famille du célèbre Saint, patron des chasseurs, et avaient le don, en touchant à la tête, de préserver de la rage et de guérir par ce seul attouchement, ceux qui avaient été mordus par des animaux enragés [3].

Ordre de chevalerie lorrain issu de l'ordre du lévrier blanc (XVème siècle), les chevaliers de St Hubert chassent le loup à l'aide de lévriers, et pratiquent la « taille » et le « répit » pour soigner la rage. La taille consiste à pratiquer une incision sur le front du malade et à y insérer un morceau de tissu : la sainte étole de St Hubert. Le répit est la faculté de donner au malade un répit de quarante jours dans le développement du mal [4]. Il fallait ensuite respecter la « neuvaine » … et ses onze commandements :

1) Se confesser et communier sous la conduite d'un sage et prudent confesseur qui peut en dispenser;

2) Se coucher dans les draps blancs et nets, ou bien tout vêtu;

3) Boire dans un verre ou autre vaisseau particulier, et ne point baisser la tête pourboire à des fontaines ou rivières;

4) On peut boire du vin rouge, clairet ou blanc, mêlé avec de l'eau, ou boire de l'eau pure.

5) On peut manger du pain blanc ou autre, de la chair d'un porc mâle d'un an ou plus, des chapons ou poules aussi d'un an ou plus, des poissons à écailles, comme harengs, saurets, carpes, etc., etc., des oeufs durs; mais le tout doit être mangé froid. Le sel n'est point défendu;

6) On peut se laver les mains et le visage avec un linge mouillé; l'usage est de ne pas faire sa barbe pendant les neuf jours;

7) II ne faut point peigner ses cheveux pendant quarante jours, à compter du jour de l'incision;

8) Le dixième jour après l'incision, on doit faire délier le bandeau par un prêtre, le faire brûler et en mettre les cendres dans la piscine de la sacristie;

9) Garder tous les ans la fête de saint Hubert, le 3 novembre;

10) Si la personne recevait de quelques animaux enragés la blessure ou morsure à sang, elle devrait suivre le même régime pendant trois jours, sans qu'il fût besoin de retourner à Saint-Hubert;

11) Une personne qui a reçu l'incision peut donner répit au délai de quarante jours à toute personne blessée ou mordue à sang ou autrement infectée par quelque animal enragé.

Et quiconque suit fidèlement ces prescriptions est infailliblement préservé de la rage [5].

Dans « Croyances et légendes du centre de la France » (1875), Laisnel de la Salle [6] évoque d’autres personnages, moins chevaleresques, qui profitent eux aussi de cette croyance en St Hubert :

« On rencontre dans la plupart de nos foires et assemblées des charlatans que nous nommons saint Hubert ou Marchands de saint Hubert, qui promènent dans une petite boite l'image de saint, à laquelle ils font toucher des bagues, des chapelets bénits et qui acquièrent à ce contact de grandes vertus préservatrices lorsque vous êtes muni d'un pareil talisman et lorsque vous savez par cœur la fameuse oraison de saint Hubert qui commence par ces mots : " Grand saint Hubert, qu'êtez glorieux, Du fils de Guieu (Dieu) qu'êtez amoureux ; Que Guieu nous garde en ce moument . Et de l'aspic et d'Ia sarpent, Du eh' ti chin et du loup maufait » (c'est-à-dire du chien enragé et du loup méchant.) .

Variante [7]:

« Grand saint Hubert qu' êt"s glorieux,

Du fils de Dieu qu' èt's amoureux.

Que Dieu nous garde en ce moument

Et de l'esprit de la serpent.

Du chien fou, du loup enragé,

Ni pig' (piège) qui peut pas s'approcher

Ni de moi ni du ma compagnie,

Pas pus que l'étoil' du ciel m'approche.

Que 1' bon Dieu me garde — des chiens, des chats, — des loups, des

rats, — et pis des p'tites bêles qu'y a dans les boissons, qu'a font pchiit ! »

On croyait fermement à ces évocations : « Une femme fut attaquée dans les champs par un loup enragé rapporte Henri Gaidoz dans son étude sur St Hubert et la rage : « Elle se défendit comme elle put contre le terrible animal, qui lui fit plusieurs blessures. Tantôt elle cria au secours, tantôt elle invoqua les saints noms de Jésus et de Marie, mais inutilement, lorsqu'il lui vint à l'esprit d'invoquer aussi le nom de notre grand Saint, le Patron spécial contre la rage. A peine eut-elle prononcé le nom de saint Hubert, que l'animal lâcha prise et s'enfuit dans le bois [8] » .

On pouvait aussi se rendre à St Hubert, dans les Ardennes. « Il y avait près du monastère un hôpital où logeaient les malades qui venaient chercher le remède de la rage. Car on venait à Saint-Hubert de fort loin, et souvent par bandes, quand un chien ou un loup enragé avait dans le même accès blessé un grand nombre de personnes » écrit Henri Gaidoz.

Il faut donc se protéger. Un « cantique spirituel [9]» relate même un miracle survenu grâce à l’intercession de St Hubert :

Chrétiens, chantons d'un coeur ouvert

A l'honneur du grand Saint Hubert

Grande quantité de personnes

Portant la bague et l'oraison

Sont préservez dans tous cantons.

Une femme auprès de Pavie

Fut préservée dans sa furie

Qui bondissoit dans la maison,

Les yeux rouges comme un charbon.

Cette femme s'est écriée,

Grand saint Hubert, pour moi priez;

Mais son mari vint de la grange,

Le chat enragé bondissant,

Lui saute au col, le mord au sang.

La femme avoit par dévotion

La Bague et la belle Oraison,

Elle dit : Mettez sur la blessure,

Priant aujourd'hui et demain,

La ferez voir au Chirurgien.

Le Chirurgien étant venu

Pour voir où il était mordu,

Ayant découvert la blessure,

On n'a trouvé ni mal ni sang,

Voilà un miracle très grand.

Deux religieuses en cheminant

Un chien enragé les surprend,

Qui vint a eux de grande vitesse

Mais l'Oraison de saint Hubert

Les a préservées du danger.

Un Vacher par dévotion

Portait la Bague et l'Oraison,

Un loup horrible et plein de rage,

Vint à lui pour le dévorer,

Mais saint Hubert l'a délivré.

Trois seigneurs venant d'Orléans,

Un loup enragé les surprend,

Qui vint à eux de grande vitesse,

Avec des yeux pleins de fureur,

Pour dévorer ces trois seigneurs.

L'un portait par dévotion

La Bague et la belle Oraison,

Criant saint Hubert des Ardennes,

Par Jésus-Christ préservez nous

Car nous avons recours à vous.

L'oraison étant achevée,

Ils ont vu le loup enragé

Tout roide mort sur la place

Les trois seigneurs d'un cœur sincère

Ont remercié saint Hubert

Que chacun prenne saint Hubert

Pour son soutien dans le danger,

Voyant quantité de miracles,

Portant la Bague et l'Oraison

Avec une grande dévotion.


Autres techniques : Les Cornets, Médailles, Bagues, Chapelets, clés de St Hubert et autres étoles « sont censées préserver les personnes qui s'en pourvoyent des attaques des chiens et autres bêtes enragées » écrivent en 1733 les auteurs d'un ouvrage au titre prometteur : « Superstitions anciennes et modernes: préjugés vulgaires qui ont induit les peuples à des usages et à des pratiques contraires à la religion ». 

Manifestement ils ne croient guère aux vertus thérapeutiques du bon St Hubert et ils recommandent de « désabuser le Peuple de ces usages et faire en sorte, s'il se peut, quon ne voye plus de personnes courir les villes et les villages, pour toucher ceux qui ont été mordus [10]» .

En 1846, un chasseur, Elzéar Blaze [11], remarque que cette croyance est répandue et toujours en vigueur : « Partout, en France, il existe des chevaliers de Saint-Hubert. Allez dans le premier village, on vous indiquera la demeure du chevalier : elle est à quelques lieues de là. Si vous avez un peu de patience, on vous détaillera la kyrielle des guérisons miraculeuses opérées par un berger, un rustre qui prend le nom de chevalier de Saint-Hubert (...) Des fripons, pour escroquer les imbécilles, se sont faits chevaliers de Saint-Hubert; et comme le nombre des sots est immense, ils ont trouvé des dupes, ils en trouvent encore tous les jours ».

A Mézilles, en Puisaye, « on amenait, il n'y a pas bien longtemps encore, le chien malade jusqu'à l'église dont on entrebâillait les portes juste assez pour laisser passer la tête de l'animal et la prendre comme dans un étau et c'était le sacristain qui avait le privilège et le monopole de faire l'opération de la clef » note Gabriel de Ribercy [12] en 1890 .

En Touraine, aux environs d’Amboise et de Montrichard, on signale en 1728 un curieux « ordre de St Hubert » composé de gentilshommes propriétaires qui se donnent comme objectif «de défendre leurs propriétés contre les déprédations de tous les pillards emplumés et à quatre pattes qui dévastent les forêts et les plaines ».

Cette confrérie de « joyeux buveurs et francs lurons » n’était en fait qu’une association de jeunes seigneurs souhaitant jouir des plaisirs de la chasse et poursuivre ensemble loups et sangliers.

Ces preux chevaliers se donnent donc le droit « de détruire, exterminer, abasourdir et estocader, Belettes, Fouines, Loutres, Bleraux, Renards, Loups, Louvetaux et Sangliers, soit avec des Filets, Trapes, Amorces, Apas, Angins, Crochets, Bâtons ferrez, Arbalestres, Ribaudequins, Mousquets, Fusils Carabines et Arquebuses à Rouet ; en un mot, toutes sortes d'armes, soit à corde, soit à roue et à feu [13]» .

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Extraits de « Le loup, autrefois, en Sologne » 


Sources :

[1] Loir et Cher, près de Chambord.

[2] Cité par André Prudhomme. Autrefois les loups en Loir et Cher. Mer.1993.

[3] Henri Gaidoz. La rage et St Hubert. Paris. Picard. 1887.

[4] d'après Patrick de Villepin. St Hubert de Lorraine et du Barrois. Académie nationale de Metz, 2000.

[5] Recueil de médecine vétérinaire. Volume 35. Ecole vétérinaire d'Alfort, Paris, 1858.

[6] Laisnel de la Salle, Croyances et Légendes du centre de la France. Paris. 1875.

[7] variante rapportée par M. Ribault de Laugardière, Lettres sur quelques prières populaires du Berry . Bourges, 1856.

[8] Henri Gaidoz. La rage et St Hubert. Paris. Picard. 1887.

[9] Tiré de Alexis Socard : Livres populaires imprimés à Troyes de 1600 à 1800. Paris, Troyes, 1874.

[10] Pierre Le Brun, Jean-Baptiste Thiers, Jean Frédéric Bernard, J. Bellon de Saint-Quentin : Superstitions anciennes et modernes: préjugés vulgaires qui ont induit les peuples à des usages et à des pratiques contraires à la religion Amsterdam. 1733.

[11] Elzéar Blaze. Le chasseur au chien d'arrêt, Paris, 1846.

[12] Gabriel de Rubercy : En Puisaye, la dague et l'épée. P. Girardot imprimeur, Orléans, 1890.

[13] Bulletin et mémoire de la Société archéologique de Touraine, tome 39, 1899.